L'exposition du Palais de Tokyo à Paris consacrée actuellement au poète américain John Giorno est l'occasion de lui rendre hommage et de le faire rentrer dans ce blog. En 1968, John Giorno, juché sur des rollers, distribue aux passants de Manhattan quelques uns de ses poèmes, formant ainsi la série des Street Works. Parmi ceux-ci le Pornographic Poem, écrit en 1966, présenté, une fois n'est pas coutume, dans sa version originale en anglais.
Seven Cuban
army officers
in exile
were at me
all night.
Tall,
sleek,
slender
Spanish types
with smooth dark
muscular bodies
and hair
like wet coal
in their heads
and between their legs.
I lost count
of the times
I was fucked
by them
in every conceivable
position.
At one point
they stood
around me
in a circle
and I had
to crawl
from one crotch
to another
sucking
on each cock
until it was hard.
When I got all seven up
I shivered
looking up
at those erect pricks
all different lengths
and widths
and knowing
that each one
was going up
my ass hole.
Everyone
of them
came
at least twice
and some three times.
Once they put me
on the bed
kneeling,
one fucked me
in the behind,
another in the mouth,
while I jacked off
one
with each hand
and two
of the others
rubbed
their peckers
on my bare feet
waiting
their turns
to get
into my can.
Just when I thought
they were all spent
two of them
got together
and fucked me
at once.
The positions
we were in
were crazy
but with two
big fat
Cuban cocks
up my ass
at one time
I was
in paradise.
10 nov. 2015
25 août 2015
Martin Amis
Martin Amis considéré comme l'un des écrivains britanniques majeurs depuis la fin des années 70, a publié en 1997 un court roman à l'allure de roman policier : Train de nuit. L'inspectrice Mike Hoolihan enquête sur le suicide suspect de Jennifer, la fille de son patron.
Le commissaire Tom allait à présent me livrer un nouvel élément. Je le sentais venir. Il s'est requinqué. D'un geste vif mais fébrile, il a farfouillé dans un classeur : ça ressemblait à des résultats de labo de l'institut médico-légal. Je me suis demandé comment le commissaire Tom s'y prenait pour surveiller et contrôler les découvertes de l'autopsie qui tombaient les unes après les autres.
"Les analyses ont révélé des traces de sperme dans le vagin de Jennifer et dans sa bouche, il a dit (et il lui en coûtait de ne pas me quitter des yeux). Dans sa bouche, Mike. Vous voyez ce que je veux dire?"
J'ai acquiescé. Et forcément, je me disais : Bon Dieu, on est vraiment dans une sale béchamel.
Huit jours déjà, et Jennifer qui repose toujours comme un plat de fête dans la chambre froide à l'angle de Battery Street et de Jefferson Street.
Le commissaire Tom allait à présent me livrer un nouvel élément. Je le sentais venir. Il s'est requinqué. D'un geste vif mais fébrile, il a farfouillé dans un classeur : ça ressemblait à des résultats de labo de l'institut médico-légal. Je me suis demandé comment le commissaire Tom s'y prenait pour surveiller et contrôler les découvertes de l'autopsie qui tombaient les unes après les autres.
"Les analyses ont révélé des traces de sperme dans le vagin de Jennifer et dans sa bouche, il a dit (et il lui en coûtait de ne pas me quitter des yeux). Dans sa bouche, Mike. Vous voyez ce que je veux dire?"
J'ai acquiescé. Et forcément, je me disais : Bon Dieu, on est vraiment dans une sale béchamel.
Huit jours déjà, et Jennifer qui repose toujours comme un plat de fête dans la chambre froide à l'angle de Battery Street et de Jefferson Street.
29 mai 2015
Pierre Jean Jouve
Pierre Jean Jouve est un écrivain poète dont Eros hante les œuvres. En 1928, il publie Hecate, premier opus d'un diptyque achevé par Vagadu trois ans plus tard. Les deux romans ont pour personnage principal Catherine Crachat, star de cinéma. Dans l'extrait suivant, nulle description explicite mais une conclusion indéterminée laissant toute liberté au lecteur d'imaginer les "précisions obscènes et rêvées" (citation de Marie Depussé)
Catherine était dans un train qui arrivait à Paris de je ne sais où, de Bâle, ou de Marseille. Catherine Crachat est très belle. Le train avait roulé toute la nuit et nul n'était joli à voir. Cependant il y avait deux hommes dans le compartiment de Catherine. L'un de ces hommes (fort, brun, énergique, je me souviens bien) n'avait pas fermé l'œil depuis le départ, pour ne rien perdre de Catherine somnolente.
Personne sur le quai pour Catherine ; une actrice de cinéma qui revient de tourner dans les montagnes ou près de la mer, ce n'est pas attendu. Catherine sautait sur le quai avec ses longues jambes, vivement, et disparaissait tout de suite. Le monsieur brun avait en vain essayé de la suivre. Catherine emportait un regret, ou disons, un sentiment bizarre.
Un quart d'heure plus tard dans une rame de voitures bloquées rue de Rivoli, le monsieur brun se trouvait à côté d'elle, tous deux immobiles en taxi. Tiens, c'est drôle. Au soleil il paraissait un individu bon et intelligent quelconque. Elle détournait les yeux pour ne pas "l'assassiner", mais apercevant la joie agressive de cet homme elle savait que déjà maintenant elle agissait fortement en lui. Le taxi du monsieur brun collait au sien, alors elle donnait plusieurs ordres contradictoires à son chauffeur et parvenait à semer l'amoureux (puisqu'elle n'éprouvait rien). D'ailleurs elle est peu portée à l'amour facile. Et il faut le remarquer avant d'entendre la suite de l'histoire : Catherine est généralement très froide à l'égard du plaisir, très froide, sauf les circonstances du vrai amour qu'elle a positivement connues, et même lui a-t-il fallu une sorte de grâce dans ces circonstances. Elle n'est pas maternelle et n'a aucune habitude de tendresse. Enfin ce n'est pas celle qui jouit de sa méchanceté, et pourtant souffrir et remuer la souffrance en soi et dans les autres a pour elle de la vertu, car n'est-ce-pas par ce mauvais chemin que l'on va vers une purification?
Tout de même, elle se sentait absolument sur le point de céder au monsieur brun. A quatre heures en fumant une cigarette sur son balcon chaud par-dessus la rue (c'était en été) elle eut la sensation (le désir) d'entendre le voyageur parler en bas avec la concierge Mme Pouche. Elle se pencha. A la nuit elle alla exprès s'asseoir à la terrasse d'un café sur le boulevard voisin. Et naturellement elle vit surgir le monsieur brun qui se mit à côté d'elle.
Catherine lui demanda son nom et lui dit : "Je dois passer la soirée chez une amie, voulez-vous m'accompagner? Nous finissons par nous connaître." Ils allèrent chez une dame fort bien habitant avenue de Valois, qui se nomme Marguerite de Douxmaison. Elle le présenta comme son cousin ou n'importe quoi. Là ils s'observèrent et frôlèrent pendant une heure ou deux. Puis elle le ramena chez elle. Ils parlèrent en buvant du thé de voyages, d'affaires de bourse et de sentiments de famille. Ensuite elle fit des choses assez grossières avec cet homme jusqu'au matin.
Catherine était dans un train qui arrivait à Paris de je ne sais où, de Bâle, ou de Marseille. Catherine Crachat est très belle. Le train avait roulé toute la nuit et nul n'était joli à voir. Cependant il y avait deux hommes dans le compartiment de Catherine. L'un de ces hommes (fort, brun, énergique, je me souviens bien) n'avait pas fermé l'œil depuis le départ, pour ne rien perdre de Catherine somnolente.
Personne sur le quai pour Catherine ; une actrice de cinéma qui revient de tourner dans les montagnes ou près de la mer, ce n'est pas attendu. Catherine sautait sur le quai avec ses longues jambes, vivement, et disparaissait tout de suite. Le monsieur brun avait en vain essayé de la suivre. Catherine emportait un regret, ou disons, un sentiment bizarre.
Un quart d'heure plus tard dans une rame de voitures bloquées rue de Rivoli, le monsieur brun se trouvait à côté d'elle, tous deux immobiles en taxi. Tiens, c'est drôle. Au soleil il paraissait un individu bon et intelligent quelconque. Elle détournait les yeux pour ne pas "l'assassiner", mais apercevant la joie agressive de cet homme elle savait que déjà maintenant elle agissait fortement en lui. Le taxi du monsieur brun collait au sien, alors elle donnait plusieurs ordres contradictoires à son chauffeur et parvenait à semer l'amoureux (puisqu'elle n'éprouvait rien). D'ailleurs elle est peu portée à l'amour facile. Et il faut le remarquer avant d'entendre la suite de l'histoire : Catherine est généralement très froide à l'égard du plaisir, très froide, sauf les circonstances du vrai amour qu'elle a positivement connues, et même lui a-t-il fallu une sorte de grâce dans ces circonstances. Elle n'est pas maternelle et n'a aucune habitude de tendresse. Enfin ce n'est pas celle qui jouit de sa méchanceté, et pourtant souffrir et remuer la souffrance en soi et dans les autres a pour elle de la vertu, car n'est-ce-pas par ce mauvais chemin que l'on va vers une purification?
Tout de même, elle se sentait absolument sur le point de céder au monsieur brun. A quatre heures en fumant une cigarette sur son balcon chaud par-dessus la rue (c'était en été) elle eut la sensation (le désir) d'entendre le voyageur parler en bas avec la concierge Mme Pouche. Elle se pencha. A la nuit elle alla exprès s'asseoir à la terrasse d'un café sur le boulevard voisin. Et naturellement elle vit surgir le monsieur brun qui se mit à côté d'elle.
Catherine lui demanda son nom et lui dit : "Je dois passer la soirée chez une amie, voulez-vous m'accompagner? Nous finissons par nous connaître." Ils allèrent chez une dame fort bien habitant avenue de Valois, qui se nomme Marguerite de Douxmaison. Elle le présenta comme son cousin ou n'importe quoi. Là ils s'observèrent et frôlèrent pendant une heure ou deux. Puis elle le ramena chez elle. Ils parlèrent en buvant du thé de voyages, d'affaires de bourse et de sentiments de famille. Ensuite elle fit des choses assez grossières avec cet homme jusqu'au matin.
26 janv. 2015
Antoine Volodine
Après quelques siècles passés à rédiger des notices d'utilisation d'appareils ménagers, des poèmes diphoniques en langues samoyèdes et des traités de paix pour conflits de basse intensité, Antoine Volodine s'est lancé dans l'écriture de romans. Le dernier, Terminus radieux, publié en 2014 et écrit sous influence chamanique, a reçu le prix Médicis.
Le plus jeune s'éloigne du feu et vient la retrouver. Elle l'exècre plus que les autres car maintenant que les viols ont pris un caractère non collectif il lui arrive, au lieu de tout de suite la pénétrer par le vagin, de s'accroupir au-dessus de sa tête, de lui frapper et de lui frotter le visage avec sa queue immonde et d'introduire cette queue entre ses lèvres en grognant des insanités obscènes. Or, ce soir-là, après lui avoir désentravé les chevilles, et sans doute parce qu'il obéit à une suggestion télépathique de l'oiseau, il se met, tout en lui faisant part de ses souhaits, à dénouer la corde qui lui immobilisait les poignets. Il l'insulte et, en même temps, il la supplie grossièrement de faire le rut avec entrain, pour changer. Pas comme une masse inerte. Plus comme une fille qui aime le sexe.
A droite, au dessus, dit l'oiseau.
Elle n'a eu aucune réaction jusque-là, se contentant de respirer le moins possible afin de ne pas recevoir l'haleine épouvantable du jeune violeur. Elle gémit une sorte d'approbation, un début de mot que le violeur interprète comme une approbation pâteuse, et elle se met lentement debout, donnant l'impression qu'elle réfléchit à une manière de le satisfaire, et, quand elle est plantée en face de lui, elle attend que l'oiseau lui donne des ordres.
Lève le bras comme pour amorcer une accolade, conseille l'oiseau.
Enivré par la demande qu'il a faite, le violeur ne soupçonne rien. L'oiseau l'incite à se détendre, et même à fermer les yeux pour accueillir la surprise qui l'attend; De toute façon, les ténèbres sont épaisses, et les flammes de feu de camp n'éclairent que très, très médiocrement la scène.
Le manche de l'écorçoir, reprend l'oiseau en s'adressant à Myriam Oumarik. Un peu plus à droite encore.
Myriam Oumarik tâtonne pendant une seconde.
Maintenant, ordonne l'oiseau.
Myriam Oumarik retire l'écorçoir de l'endroit où il se trouve, en effet facilement accessible et retenu par rien, et elle en promène horizontalement la lame entre les épaules du violeur, à la base du cou. Juste sous le larynx, comme on le lui dit.
Le plus jeune s'éloigne du feu et vient la retrouver. Elle l'exècre plus que les autres car maintenant que les viols ont pris un caractère non collectif il lui arrive, au lieu de tout de suite la pénétrer par le vagin, de s'accroupir au-dessus de sa tête, de lui frapper et de lui frotter le visage avec sa queue immonde et d'introduire cette queue entre ses lèvres en grognant des insanités obscènes. Or, ce soir-là, après lui avoir désentravé les chevilles, et sans doute parce qu'il obéit à une suggestion télépathique de l'oiseau, il se met, tout en lui faisant part de ses souhaits, à dénouer la corde qui lui immobilisait les poignets. Il l'insulte et, en même temps, il la supplie grossièrement de faire le rut avec entrain, pour changer. Pas comme une masse inerte. Plus comme une fille qui aime le sexe.
A droite, au dessus, dit l'oiseau.
Elle n'a eu aucune réaction jusque-là, se contentant de respirer le moins possible afin de ne pas recevoir l'haleine épouvantable du jeune violeur. Elle gémit une sorte d'approbation, un début de mot que le violeur interprète comme une approbation pâteuse, et elle se met lentement debout, donnant l'impression qu'elle réfléchit à une manière de le satisfaire, et, quand elle est plantée en face de lui, elle attend que l'oiseau lui donne des ordres.
Lève le bras comme pour amorcer une accolade, conseille l'oiseau.
Enivré par la demande qu'il a faite, le violeur ne soupçonne rien. L'oiseau l'incite à se détendre, et même à fermer les yeux pour accueillir la surprise qui l'attend; De toute façon, les ténèbres sont épaisses, et les flammes de feu de camp n'éclairent que très, très médiocrement la scène.
Le manche de l'écorçoir, reprend l'oiseau en s'adressant à Myriam Oumarik. Un peu plus à droite encore.
Myriam Oumarik tâtonne pendant une seconde.
Maintenant, ordonne l'oiseau.
Myriam Oumarik retire l'écorçoir de l'endroit où il se trouve, en effet facilement accessible et retenu par rien, et elle en promène horizontalement la lame entre les épaules du violeur, à la base du cou. Juste sous le larynx, comme on le lui dit.
2 janv. 2015
Gabriele d'Annunzio
"Ce pauvre Gabriel, si plein de génie et de spermatozoïdes" disait-il de lui-même. Gabriele d'Annunzio a fait de sa vie une oeuvre d'art et a interprété de multiples rôles. Dans le domaine de la poésie, voici une illustration laissée par ce séducteur, empereur de la luxure, qui était pour lui "la mère de tous les mystères et de tous les rêves". Le titre de ce poème trouvé dans un recueil de poésies de la période 1878-1893 édité en 1912 et reproduit en 2013 à la demande de la Bibliothèque Nationale : Invocation (sonnets).
(photo de Paul von Borax)
Bouche aimée, suave et pourtant douloureuse,
telle que déjà l'imaginèrent l'Art et mon Rêve :
forme ambigüe empruntée à un demi-dieu, au bel
Hermaphrodite adolescent ;
bouche sinueuse, humide, ardente, qui, là où
s'exaspère mon désir, alors que je suis abimé dans
un oubli profond, suces infatigablement ma vie ;
O grande chevelure éparse sur mes genoux;
pendant le doux acte; ô froide main qui répands le
frisson et qui me sent frissonner ;
vous, yeux alanguis entre les longs cils, qui
vous ouvrez à mon cri suprême et qui, tout grands,
resplendissez en me regardant mourir ;
Ah, que je meure, que je meure enfin de véritable
mort, et que ce cri soit véritablement mon cri
(photo de Paul von Borax)
Bouche aimée, suave et pourtant douloureuse,
telle que déjà l'imaginèrent l'Art et mon Rêve :
forme ambigüe empruntée à un demi-dieu, au bel
Hermaphrodite adolescent ;
bouche sinueuse, humide, ardente, qui, là où
s'exaspère mon désir, alors que je suis abimé dans
un oubli profond, suces infatigablement ma vie ;
O grande chevelure éparse sur mes genoux;
pendant le doux acte; ô froide main qui répands le
frisson et qui me sent frissonner ;
vous, yeux alanguis entre les longs cils, qui
vous ouvrez à mon cri suprême et qui, tout grands,
resplendissez en me regardant mourir ;
Ah, que je meure, que je meure enfin de véritable
mort, et que ce cri soit véritablement mon cri
22 sept. 2014
André Schwarz-Bart
André Schwarz-Bart obtient en 1959 le prix Goncourt avec Le dernier des Justes, son premier roman. Dans ce livre, l'auteur retrace la persécution des Juifs en Europe du XIIème siècle au XXème à travers le destin d'une famille, les Lévy. Le dernier de ses représentants, Ernie, se retrouve à Marseille pendant la seconde guerre mondiale.
Craignant le pire, il décida de présenter au plus vite ses hommages à une demoiselle de trottoir. Mais quittée l'encoignure sombre où elle se tenait, il fut touché par son allure de bête lasse ; et lorsqu'elle se tint devant lui, dans un galetas, papotante et affable sous l'ampoule nue qui dessinait cruellement ses traits, le jeune homme fou ressentit une douleur déchirante dans sa poitrine.
- Excusez-moi, madame la putain, dit-il avec son accent étrange, j'ai changé d'avis. Soyez assez bonne pour accepter cet argent et me laisser partir.
- Tu es malade ? Tu as du chagrin ? Je ne te plais pas ? Comme tes yeux sont tristes ; toi, tu es un étranger qui n'est pas d'ici.
- Le chagrin, dit Ernie, ça n'est pas pour moi.
- Tu as donc de la peine ?
Ernie s'assit sur le lit, réfléchit, s'inventa une biographie ; lorsqu'il en eut terminé avec sa famille de Marseille, il passa à ses grands-parents de Toulon, aux attaches multiples qu'il possédait dans la région de Nîmes, dévidant tout cela comme autant de titres qui le constitueraient en homme à la face du monde. "Et vous ?" demanda-t-il enfin.
La fille hésita, s'offrit un enfant, puis deux ; enfin les agrémenta d'une vieille mère, car ce sont de ces choses qui approfondissent le pathétique. Puis elle se mit à plaisanter, et, de boutade en mignardise, éteignit la lumière avec une sorte de discrétion amoureuse. Elle babillait même tandis qu'elle faisait subir au malheureux dément les derniers outrages.
Craignant le pire, il décida de présenter au plus vite ses hommages à une demoiselle de trottoir. Mais quittée l'encoignure sombre où elle se tenait, il fut touché par son allure de bête lasse ; et lorsqu'elle se tint devant lui, dans un galetas, papotante et affable sous l'ampoule nue qui dessinait cruellement ses traits, le jeune homme fou ressentit une douleur déchirante dans sa poitrine.
- Excusez-moi, madame la putain, dit-il avec son accent étrange, j'ai changé d'avis. Soyez assez bonne pour accepter cet argent et me laisser partir.
- Tu es malade ? Tu as du chagrin ? Je ne te plais pas ? Comme tes yeux sont tristes ; toi, tu es un étranger qui n'est pas d'ici.
- Le chagrin, dit Ernie, ça n'est pas pour moi.
- Tu as donc de la peine ?
Ernie s'assit sur le lit, réfléchit, s'inventa une biographie ; lorsqu'il en eut terminé avec sa famille de Marseille, il passa à ses grands-parents de Toulon, aux attaches multiples qu'il possédait dans la région de Nîmes, dévidant tout cela comme autant de titres qui le constitueraient en homme à la face du monde. "Et vous ?" demanda-t-il enfin.
La fille hésita, s'offrit un enfant, puis deux ; enfin les agrémenta d'une vieille mère, car ce sont de ces choses qui approfondissent le pathétique. Puis elle se mit à plaisanter, et, de boutade en mignardise, éteignit la lumière avec une sorte de discrétion amoureuse. Elle babillait même tandis qu'elle faisait subir au malheureux dément les derniers outrages.
19 juil. 2014
Joseph O'Neill
Joseph O'Neill a connu le succès avec Netherland paru en 2008. Le narrateur Hans van den Broek évoque le souvenir de Chuck, son ami retrouvé assassiné dans un canal. Dans cette plongée dans le passé sont souvent évoquées aussi les relations avec sa femme, faites de hauts et de bas.
Et pourtant, cette nuit-là, nous nous sommes cherchés dans la chambre aux stores baissés. Durant la semaine qui suivit, notre dernière semaine comme famille à New York, nous avons eu des relations sexuelles avec une fréquence qui nous a rappelé notre première année ensemble, à Londres. Cette fois-ci, cela dit, nous procédions étrangement, sans baisers, en nous caressant, nous nous léchions, nous nous sucions, nous baisions sans passion les cons, les bites, les trous du cul et les nichons qui se rassemblaient lors de nombreuses rencontres, aussi successives que malheureuses. La vie elle-même s'était désincarnée. Ma famille, la colonne vertébrale de ma vie, s'était désintégrée. J'étais perdu dans un temps invertébré.
Et pourtant, cette nuit-là, nous nous sommes cherchés dans la chambre aux stores baissés. Durant la semaine qui suivit, notre dernière semaine comme famille à New York, nous avons eu des relations sexuelles avec une fréquence qui nous a rappelé notre première année ensemble, à Londres. Cette fois-ci, cela dit, nous procédions étrangement, sans baisers, en nous caressant, nous nous léchions, nous nous sucions, nous baisions sans passion les cons, les bites, les trous du cul et les nichons qui se rassemblaient lors de nombreuses rencontres, aussi successives que malheureuses. La vie elle-même s'était désincarnée. Ma famille, la colonne vertébrale de ma vie, s'était désintégrée. J'étais perdu dans un temps invertébré.
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