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18 juin 2018

Ferdinand von Schirach

L'avocat Ferdinad von Schirach est entré tardivement en littérature mais il y a rencontré un succès international. Son roman Tabou publié en 2013 raconte l'histoire du photographe Sebastian von Eschburg et c'est une réflexion sur la vérité, la réalité et la manipulation. Dans l'extrait suivant, Eschburg se retrouve dans un hôtel de Deauville en compagnie de son amie Sofia.


Elle hocha la tête. Puis elle se leva, ouvrit la porte qui donnait sur le couloir. Elle revint se coucher, releva la chemise d'Eschburg, lui ôta son pantalon. Elle embrassa son torse, son ventre, glissa entre ses jambes. Il voulut l'attirer à lui mais elle le repoussa doucement. Il sentit ses seins frôler ses cuisses. D'un geste, elle écarta ses cheveux pour qu'il pût mieux la voir.
Il se demandait si tout cela avait un sens : cette chambre, le tableau qui était accroché au-dessus du divan, le balcon avec son garde-fou en fer forgé. Il fallait bien qu'il y eût une signification, mais il n'aurait pas su dire laquelle.
Il mit longtemps à jouir.
Dès le point du jour, il descendit chercher croissants et café dans la salle de petit-déjeuner. Sofia s'était rendormie. Elle avait la bouche ouverte, on eût dit un petit enfant. Il prit son café sur le balcon. La pluie assombrissait la plage.

12 mai 2018

Edgar Hilsenrath

Edgar Hilsenrath a obtenu une reconnaissance tardive. La faute à des romans qui traitent de la Shoah sur un mode plutôt cru. Orgasme à Moscou fut publié en 1979 en Allemagne et seulement en 2013 en France. C'est un roman loufoque, parodie d'un roman d'espionnage, qui met en scène notamment la mafia américaine et son boss Nino Pepperoni.


 Nino Pepperoni buvait à petites gorgées sans quitter son avocat des yeux. Sa moumoute est de travers, pensa-t-il. Sur le sommet du crâne, à la naissance de la raie factice, il y a une tâche visqueuse, ni grise ni blanche, comme un glaviot. Nino Pepperoni réfléchit. Qui s'amuserait à cracher sur la moumoute d'Archibald Seymour Slivovitz ? Absurde. Il doit y avoir une autre explication. Je parie qu'il a sauté sa secrétaire et fourré sa tête entre ses cuisses. C'est clair comme de l'eau de roche : moumoute de travers, tache visqueuse, tout se tient.-
L'Alka-Seltzer commençait à produire son effet. Nino Pepperoni lâcha un rôt tonitruant, Archibald Seymour Slivovitz releva la tête en sursaut.
- Paraît qu'il y a des porcs pervers qui fourrent leur tête entre les cuisses de leurs secrétaires à la recherche de je ne sais quoi, dit Nino Pepperoni.
- Quelque pièce égarée d'un dossier égaré peut-être, dit Mr. Slivovitz.
- Ça m'étonnerait, dit Nino Pepperoni.
Mr. Slivovitz réfléchit.
- Peut-être se cherchent-ils eux-mêmes, finit-il par dire.
- Qu'entendez-vous par là ?
- L'origine du monde ! J'ai lu ça un jour quelque part : l'homme se cherche en la femme.
- Tiens. Je l'ignorais. Je ne lis jamais de livres. Mais pourquoi diable entre ses cuisses ?
- Parce que là se trouve un miroir, dit Mr. Slivovitz. Un miroir invisible.
Nino Pepperoni hocha la tête.
- Les propriétaires de ces miroirs invisibles règnent sur ce monde depuis la nuit des temps, dit Mr. Slivovitz. Pas officiellement, bien sûr...par des voies détournées, mystérieuses.
- Je n'en crois pas un mot, dit Nino Pepperoni.
- Puisque je vous le dis, dit Mr. Slivovitz.
- Ma femme le sait, vous pensez ? demanda Nino Pepperoni.
- Allez savoir, dit Mr. Slivovitz.

15 août 2013

Markus Orths

Les écrivains allemands, à la différence de leurs cousins autrichiens, semblent avoir une certaine pudeur et sont peu présents dans cette anthologie. Le sexe est abordé par eux d'une manière souvent peu explicite. Le roman de Markus Orths, Femme de chambre, paru en 2008, en fournit un bel exemple.
Dans l'extrait suivant : une conversation entre Chiara, prostituée, et sa cliente Lynn, le personnage principal du roman.


... le samedi elle est dans les bras de Chiara, les yeux fermés, c'est fini, Lynn sent que la décision de poser la question s'enclenche enfin en elle.
" Est-ce que j'ai bon goût ? demande Lynn.
- Un goût de savon.
- Je me lave toujours avant.
- Oui, tout ton corps a un goût de savon.
- C'est O.K. ?
- Tout à fait.
- Y a-t-il des clients qui te dégoûtent, je veux dire : est-ce que ce n'est pas écoeurant quelquefois ?
- Non. Ils doivent toujours se laver avant.
- Tu l'exiges?
- C'est le minimum."
Silence, bref.

28 juil. 2012

Ernst Jünger

Quelques mois avant de rejoindre la Wehrmacht, Ernst Jünger écrit et publie en 1939, Sur les falaises de marbre, un roman allégorique de dénonciation de la barbarie. On y trouve ce bref passage que je n'ai pu m'empêcher de lire dans l'esprit de ce site.


La nuit monta, baignant la terre d'une lueur verte, comme venue des grottes. Les guirlandes pendantes de chèvrefeuille versaient leur profonde senteur, et les sphinx du soir s'élevèrent tout chatoyant vers les jaunes calices des fleurs. Nous les voyions qui se posaient doucement, frémissants et comme perdus dans un rêve voluptueux, sur la lèvre des calices allongés, puis, par la trompe étroite et légèrement courbe, ils se précipitaient tout vibrants vers les délices profondes.