Le prix Nobel de littérature J.M. Coetzee a publié en 1999 le roman Disgrâce qui est récompensé du Booker Prize. Le livre est l'histoire de David Lurie, professeur d'université et séducteur, dont la vie bascule après avoir été accusé de harcèlement sexuel sur Mélanie, une de ses étudiantes. Le voici au volant de sa voiture dans les rues du Cap.
Les prostituées sont en nombre sur les trottoirs : à un feu rouge, l'une d'elles lui tape dans l'oeil, une grande fille dans une minijupe de cuir noir. Pourquoi pas, se dit-il, en ce soir de révélations ?
Il se gare dan sun cul-de-sac sur les flancs de Signal Hill. La fille est soûle ou peut-être droguée : il ne parvient pas à tirer d'elle des propos cohérents. Néanmoins elle s'acquitte du travail qu'elle a à faire aussi bien qu'il pouvait l'espérer. Ensuite, elle se repose, le visage sur ses genoux. Elle est plus jeune qu'elle ne semblait à la lumière des réverbères, plus jeune même que Mélanie. Il lui pose une main sur la tête. Il a cessé de trembler. Il est un peu vaseux, satisfait ; et aussi il se sent étrangement protecteur.
Alors c'est ça et rien de plus, se dit-il, comment avais-je pu oublier ?
Pas un mauvais type, mais pas un bon non plus. Pas froid, mais pas de feu non plus, même quand il brûle. En tout cas, rien de comparable à Teresa , ni même à Byron. Manque d'ardeur. Est-ce que ce sera là le verdict sur son compte, le verdict de l'univers dont l'oeil embrasse tout ?
La fille sort de sa torpeur, s'assied. "Où est-ce que tu m'emmènes ? marmonne-t-elle.
- Je te ramène là où je t'ai trouvée."
7 mai 2014
5 avr. 2014
Gabriela Adamesteanu
Dans son roman Situation provisoire publié en 2011, la romancière Gabriela Adamesteanu livre le récit de la relation adultérine et clandestine entre Letitia et Sorin, deux fonctionnaires du régime totalitaire roumain. Les deux amants se retrouvent dans un appartement miteux prêté par un ami.
Sorin défait les paquets de jambon de Prague et de saucisson de Sibiu, je vous en prie, chère madame, goûtez, goûtez aux delicatessen du buffet de l'Ecole du Parti ! Ses doigts s'attardent sur ses lèvres, dont ils suivent le dessin, il aimerait les voir s'arrondir et sucer, comme il a vu dans la salle de cinéma d'un sex-shop de Düsseldorf, où il s'est masturbé dans le noir. Il n'ose pas demander ça à Letitia, qui ne prend aucune initiative au lit. Mais à cette seule pensée, le visage de Sorin ressemble à celui d'un petit garnement, et son sourire, qu'il voulait brutal, a tendu ses lèvres d'une sournoiserie un peu méchante. Il pose son verre de vodka sur le plancher et la porte dans ses bras jusqu'au lit, en enfouissant dans sa chevelure son visage aux couleurs changeantes. Cette inexplicable affection le ramène au temps de ses premières amours, elle s'est moulée sur son grand corps blanc aux omoplates jonchées de grains de beauté, et lui a fermé à moitié les yeux. Son visage aux traits allongés par le désir appelle ce corps dans lequel, chuchote-t-il, il voudrait se cacher.
Sorin défait les paquets de jambon de Prague et de saucisson de Sibiu, je vous en prie, chère madame, goûtez, goûtez aux delicatessen du buffet de l'Ecole du Parti ! Ses doigts s'attardent sur ses lèvres, dont ils suivent le dessin, il aimerait les voir s'arrondir et sucer, comme il a vu dans la salle de cinéma d'un sex-shop de Düsseldorf, où il s'est masturbé dans le noir. Il n'ose pas demander ça à Letitia, qui ne prend aucune initiative au lit. Mais à cette seule pensée, le visage de Sorin ressemble à celui d'un petit garnement, et son sourire, qu'il voulait brutal, a tendu ses lèvres d'une sournoiserie un peu méchante. Il pose son verre de vodka sur le plancher et la porte dans ses bras jusqu'au lit, en enfouissant dans sa chevelure son visage aux couleurs changeantes. Cette inexplicable affection le ramène au temps de ses premières amours, elle s'est moulée sur son grand corps blanc aux omoplates jonchées de grains de beauté, et lui a fermé à moitié les yeux. Son visage aux traits allongés par le désir appelle ce corps dans lequel, chuchote-t-il, il voudrait se cacher.
28 févr. 2014
Claro
En plusieurs occasions, Claro a été loué sur ce site pour ses traductions. Voici venu le moment de lui rendre hommage pour l'un de ses romans : CosmoZ, publié en 2010. Ce livre est inspiré du célèbre livre pour enfants 'Le magicien d'Oz'. Dans la scène suivante, le Dr Bergfield et son assistante Miss Glinda concluent un acte chirurgical réalisé sur la personne de Frank Baum (l'auteur du magicien d'Oz) par un acte digne de figurer dans cette anthologie.
Bergfield laisse sa nuque épouser le cuir alvéolé du dossier de la chaise, le scalpel lui tombe des doigts, ses genoux se serrent, Glinda glisse aux pieds du totem Bergfield puis, élastique/goulue/experte, embouche sa hampe, pianote quelques gammes et hop, absorbe en hoquetant la substance bergfieldienne, et pour la énième (et sans doute dernière) fois, de toute cette grandiloquente et suave chiennerie, il ne naît rien.
Les parents doivent s'impatienter, murmure Glinda d'une voix bizarrement onctueuse.
Certes, certes, toussote Bergfield en se reculottant.
Collé à son tube de cendre, le cigare a cessé de fumer.
Bergfield laisse sa nuque épouser le cuir alvéolé du dossier de la chaise, le scalpel lui tombe des doigts, ses genoux se serrent, Glinda glisse aux pieds du totem Bergfield puis, élastique/goulue/experte, embouche sa hampe, pianote quelques gammes et hop, absorbe en hoquetant la substance bergfieldienne, et pour la énième (et sans doute dernière) fois, de toute cette grandiloquente et suave chiennerie, il ne naît rien.
Les parents doivent s'impatienter, murmure Glinda d'une voix bizarrement onctueuse.
Certes, certes, toussote Bergfield en se reculottant.
Collé à son tube de cendre, le cigare a cessé de fumer.
2 févr. 2014
Zampano / Johnny Truant (Errand)
En 1998, un jeune Californien du nom de Johnny Truant, connu également sous son pseudonyme de Johnny Errand, rassemble les notes manuscrites rédigées par un certain Zampano, alors décédé, et fait circuler sur Internet l'ensemble sous le nom de Navidson Record. Cette publication marginale rencontre un grand succès et finira plus tard par être éditée de manière conventionnelle. Ce récit met en scène Navidson dans sa très étrange maison. Le voici en compagnie de Tom, son frère.
Cette fois, c'est Tom qui rompt le silence : "Tu connais l'histoire du type sur la corde raide?"
Navidson sourit : " Je suis content de voir que certaines choses ne changent jamais.
- Hé, celle-là elle est vraie. C'est un type de vingt-cinq ans qui marche sur une corde tendue au-dessus d'un profond précipice pendant qu'à l'autre bout du monde ou presque un autre type âgé de vingt-cinq ans se fait faire une pipe par une vieille de soixante-dix ans, mais tu sais quoi, exactement au même moment, les deux hommes ont exactement la même pensée. Tu sais laquelle ?
- Aucune idée."
Tom adresse un clin d'oeil à son frère.
" Ne baisse pas les yeux."
Cette fois, c'est Tom qui rompt le silence : "Tu connais l'histoire du type sur la corde raide?"
Navidson sourit : " Je suis content de voir que certaines choses ne changent jamais.
- Hé, celle-là elle est vraie. C'est un type de vingt-cinq ans qui marche sur une corde tendue au-dessus d'un profond précipice pendant qu'à l'autre bout du monde ou presque un autre type âgé de vingt-cinq ans se fait faire une pipe par une vieille de soixante-dix ans, mais tu sais quoi, exactement au même moment, les deux hommes ont exactement la même pensée. Tu sais laquelle ?
- Aucune idée."
Tom adresse un clin d'oeil à son frère.
" Ne baisse pas les yeux."
27 déc. 2013
Jean Rolin
Dans Un chien mort après lui, publié en 2009, Jean Rolin nous livre le récit d'une quête des chiens errants qui l'a mené aux quatre coins du monde. Ce texte est l'occasion de fournir diverses digressions, dont la suivante présentée ici.
Cette réflexion d'Eduardo me rappela dans quelles circonstances j'avais vu pour la première fois un chien errant de México : c'était à Paris, rue Rambuteau, dans le film de Carlos Reygadas intitulé Batalla en el cielo. Le premier plan de ce film, un plan extrêmement long, montre une jeune femme de la bonne société, agenouillée, en train de sucer le sexe du chauffeur de son père. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une scène excitante, les deux protagonistes témoignant d'une égale morosité. Dans le plan suivant, c'est la nuit, vraisemblablement le jour ne va pas tarder à se lever, et on retrouve le chauffeur, plus alerte, défilant avec la fanfare aux accents de laquelle est envoyé chaque matin le gigantesque drapeau qui flotte dans la journée au-dessus de la place du Zocalo. Un chien errant, comme il s'en rencontre beaucoup dans ce quartier historique de México, passe dans le champ, qu'il se soit trouvé là par hasard au moment où la scène était tournée, ou qu'on l'y ait délibérément fait figurer.
Cette réflexion d'Eduardo me rappela dans quelles circonstances j'avais vu pour la première fois un chien errant de México : c'était à Paris, rue Rambuteau, dans le film de Carlos Reygadas intitulé Batalla en el cielo. Le premier plan de ce film, un plan extrêmement long, montre une jeune femme de la bonne société, agenouillée, en train de sucer le sexe du chauffeur de son père. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une scène excitante, les deux protagonistes témoignant d'une égale morosité. Dans le plan suivant, c'est la nuit, vraisemblablement le jour ne va pas tarder à se lever, et on retrouve le chauffeur, plus alerte, défilant avec la fanfare aux accents de laquelle est envoyé chaque matin le gigantesque drapeau qui flotte dans la journée au-dessus de la place du Zocalo. Un chien errant, comme il s'en rencontre beaucoup dans ce quartier historique de México, passe dans le champ, qu'il se soit trouvé là par hasard au moment où la scène était tournée, ou qu'on l'y ait délibérément fait figurer.
15 déc. 2013
Mordecai Richler
Le monde de Barney, publié en 1997, est le dernier roman écrit par l'écrivain canadien Mordecai Richler. C'est est un de ses grands succès. Oeuvre en partie autobiographique, le roman retrace la vie du juif Barney Panofsky, installé pendant un temps à Paris où son appétit pour la vie trouve matière à s'exprimer, comme en témoigne l'extrait suivant.
Si S. reconnaît avoir atteint la quarantaine, je la soupçonne d'être plus avancée en âge, ce dont témoignent ses vergetures. Celle qui a décidé d'être ma houri ne risque guère d'être confondue avec Aphrodite mais elle a de la joliesse et elle est mince. Elle commence à s'imbiber dès le matin ("gin-martini, comme la reine d'Angleterre", précise-t-elle), et c'est elle qui a bu presque toute la bouteille de vin au dîner ce soir, tout en me faisant comprendre d'un signe qu'elle avait les jambes écartées sous la table, une invite à retirer une chaussure et la chaussette afin que je la masse avec mes doigts de pied en catimini.
Ensuite nous nous réfugions dans ma sordide chambre d'hôtel que S. affecte d'adorer parce qu'elle comble sa "nostalgie de la boue" et correspond à son idée de ce que doit être le lot d'un jeune artiste méritant. Nous copulons à deux reprises, une fois en proue, une autre en poupe, puis je me refuse de me prêter au cunnilingus, ce qui la rend maussade. Elle retrouve néanmoins tout son allant lorsque, à sa demande insistante, je lui lis un passage de mon futur roman, qu'elle trouve "merveilleux, vraiment remarquable".
Elle rêve d'apparaître dans ma prose, sous le nom d'Héloïse si possible.
Si S. reconnaît avoir atteint la quarantaine, je la soupçonne d'être plus avancée en âge, ce dont témoignent ses vergetures. Celle qui a décidé d'être ma houri ne risque guère d'être confondue avec Aphrodite mais elle a de la joliesse et elle est mince. Elle commence à s'imbiber dès le matin ("gin-martini, comme la reine d'Angleterre", précise-t-elle), et c'est elle qui a bu presque toute la bouteille de vin au dîner ce soir, tout en me faisant comprendre d'un signe qu'elle avait les jambes écartées sous la table, une invite à retirer une chaussure et la chaussette afin que je la masse avec mes doigts de pied en catimini.
Ensuite nous nous réfugions dans ma sordide chambre d'hôtel que S. affecte d'adorer parce qu'elle comble sa "nostalgie de la boue" et correspond à son idée de ce que doit être le lot d'un jeune artiste méritant. Nous copulons à deux reprises, une fois en proue, une autre en poupe, puis je me refuse de me prêter au cunnilingus, ce qui la rend maussade. Elle retrouve néanmoins tout son allant lorsque, à sa demande insistante, je lui lis un passage de mon futur roman, qu'elle trouve "merveilleux, vraiment remarquable".
Elle rêve d'apparaître dans ma prose, sous le nom d'Héloïse si possible.
28 oct. 2013
Zadie Smith
Zadie Smith a publié son premier roman en 2000 alors qu'elle était encore étudiante en littérature anglaise à Cambridge. Encensé par la critique, Sourires de loup peint avec humour une société britannique multi-ethnique. Parmi les personnages : Millat, glandeur et grand séducteur, fils d'un immigré pakistanais fondamentaliste musulman, et Joyce, bourgeoise bohème dont la vocation est de consacrer sa vie à améliorer celle des autres.
©Aivar Mikko
Pendant ce temps, Joyce s'affairait non sans mal à essayer de résoudre les problèmes qu'avait Millat avec les femmes blanches. Et ils étaient légion. Toutes les femmes, quelle que fût leur couleur de peau, du noir le plus noir jusqu'au blanc albinos, étaient à genoux devant lui. Elles lui glissaient leur numéro de téléphone, lui faisaient des pipes dans les lieux publics, se frayaient un chemin à travers des pubs bondés pour lui offrir un verre, le séquestraient dans les taxis, le suivaient jusque chez lui. Quelle qu'en fût la cause - le nez aquilin, les yeux sombres comme une mer profonde, la peau couleur chocolat, les cheveux comme des rideaux de soie noire ou peut-être, purement et simplement, sa forte odeur -, c'était le succès garanti. Allons, inutile d'être jaloux. A quoi bon ? Il y a toujours eu et il y aura toujours des gens qui respirent, que dis-je, qui transpirent le sexe par tous les pores de leur peau.
**********************************************************
et en bonus, une contribution à une thématique actuelle, un extrait où le même Millat s'efforce d'observer les préceptes fondamentaux de l'Islam :
Il fumait encore une ou deux cigarettes par-ci par-là et buvait une Guinness à l'occasion (à quoi bon se montrer plus royaliste que le roi ?), mais il avait triomphé et de l'herbe satanique et de la tentation de la chair. Il ne voyait plus Alexandra Andrusier, Polly Houghton ou Rosie Dew (encore qu'il rendît visite de temps à autre à une certaine Tanya Chapman, une toute petite rouquine qui comprenait fort bien la nature délicate de son dilemme et lui taillait une pipe dans les formes sans exiger de Millat en retour qu'il la touche. C'était un arrangement qui satisfaisait les deux parties : d'un côté, une fille de juge ravie de scandaliser son vieux birbe de père, de l'autre un garçon qui avait besoin d'éjaculer sans contribution active de sa part).
©Aivar Mikko
Pendant ce temps, Joyce s'affairait non sans mal à essayer de résoudre les problèmes qu'avait Millat avec les femmes blanches. Et ils étaient légion. Toutes les femmes, quelle que fût leur couleur de peau, du noir le plus noir jusqu'au blanc albinos, étaient à genoux devant lui. Elles lui glissaient leur numéro de téléphone, lui faisaient des pipes dans les lieux publics, se frayaient un chemin à travers des pubs bondés pour lui offrir un verre, le séquestraient dans les taxis, le suivaient jusque chez lui. Quelle qu'en fût la cause - le nez aquilin, les yeux sombres comme une mer profonde, la peau couleur chocolat, les cheveux comme des rideaux de soie noire ou peut-être, purement et simplement, sa forte odeur -, c'était le succès garanti. Allons, inutile d'être jaloux. A quoi bon ? Il y a toujours eu et il y aura toujours des gens qui respirent, que dis-je, qui transpirent le sexe par tous les pores de leur peau.
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et en bonus, une contribution à une thématique actuelle, un extrait où le même Millat s'efforce d'observer les préceptes fondamentaux de l'Islam :
Il fumait encore une ou deux cigarettes par-ci par-là et buvait une Guinness à l'occasion (à quoi bon se montrer plus royaliste que le roi ?), mais il avait triomphé et de l'herbe satanique et de la tentation de la chair. Il ne voyait plus Alexandra Andrusier, Polly Houghton ou Rosie Dew (encore qu'il rendît visite de temps à autre à une certaine Tanya Chapman, une toute petite rouquine qui comprenait fort bien la nature délicate de son dilemme et lui taillait une pipe dans les formes sans exiger de Millat en retour qu'il la touche. C'était un arrangement qui satisfaisait les deux parties : d'un côté, une fille de juge ravie de scandaliser son vieux birbe de père, de l'autre un garçon qui avait besoin d'éjaculer sans contribution active de sa part).
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