Quelques mois avant de rejoindre la Wehrmacht, Ernst Jünger écrit et publie en 1939, Sur les falaises de marbre, un roman allégorique de dénonciation de la barbarie. On y trouve ce bref passage que je n'ai pu m'empêcher de lire dans l'esprit de ce site.
La nuit monta, baignant la terre d'une lueur verte, comme venue des grottes. Les guirlandes pendantes de chèvrefeuille versaient leur profonde senteur, et les sphinx du soir s'élevèrent tout chatoyant vers les jaunes calices des fleurs. Nous les voyions qui se posaient doucement, frémissants et comme perdus dans un rêve voluptueux, sur la lèvre des calices allongés, puis, par la trompe étroite et légèrement courbe, ils se précipitaient tout vibrants vers les délices profondes.
28 juil. 2012
15 juil. 2012
Elliot Perlman
Elliot Perlman, avocat de Melbourne, est un écrivain peu prolifique. En 2003, il publie Ambiguïtés, un roman magistral dans lequel l'histoire d'un jeune enseignant à la dérive est racontée en sept chapitres, témoignages de sept personnages. Dans l'extrait suivant, Joe, plongé dans un demi-sommeil peu après avoir violemment agressé un paparazzi intrusif, est rejoint au lit par son épouse Anna avec laquelle les relations se sont depuis longtemps refroidies. En réalité, il s'agit de Sophie, la soeur de sa femme.
(Margot Q Knight)
Elle se glisse dans le lit, elle n'a gardé que ses dessous. Elle me chuchote quelque chose. Je n'entends pas vraiment, mais elle n'est pas en colère contre moi. Je le sais, d'après le ton de sa voix. Maintenant, elle atteint des parties de moi que cela lui était égal de ne plus toucher, croyais-je. Sa voix s'est adoucie. Elle parle avec lenteur. A présent, à sa voix, je saisis qu'elle est sous les couvertures. Elle admet que j'ai eu raison de lui réserver ce traitement. Je sais à qui elle pense - je sais à quoi elle pense. Elle s'exprime par vagues et , entre les vagues, elle me prend dans la bouche. Je ne bouge pas. Impossible de me rappeler la dernière fois qu'elle m'a pris dans la bouche, et tout se passe comme si elle comprenait que c'est à cela que je pense, car elle me le chuchote. Entre deux souffles, elle me chuchote qu'elle me fait cela à cause de ce que j'ai infligé à cet homme. Elle me voit différemment, maintenant, elle me revoit comme avant, et je ne bouge pas, de crainte que ça ne change. Elle vient sur moi. Par rapport à ce matin, elle a rajeuni. J'ai toujours les yeux clos et je suis allongé, immobile, j'écoute les bruits qui émanent d'elle. C'est comme la mer. Je prends de profondes et discrètes inspirations. Je ne vais plus tenir très longtemps. Je veux la voir faire. Il faut que je conserve cette image. J'ai envie de regarder mais, si je bouge, elle risque de s'arrêter. Le moindre changement, et tout peut s'arrêter. Je risque de tout gâcher. Mais si je veux la voir, là, au bas de mon torse, j'ai intérêt à agir vite. J'ai envie de frissonner. Je ne saurais me contenter d'imaginer comment elle est, sous le voile que forme sa chevelure. Elle laisse courir sa langue sur les côtés, d'un côté puis de l'autre, le plat de la langue. Il va falloir que je regarde. Bientôt. Tout de suite. Je relève les couvertures, lentement, doucement. Cela ne la dérange pas. Elle n'a peut-être pas remarqué. Encore un peu. Je baisse les yeux vers elle, en bougeant à peine la tête de l'oreiller. J'ai les yeux encore presque clos. En bas, par là, il fait sombre. Je vois ses cheveux. Elle ne s'est pas arrêtée. Combien de temps encore allons-nous capables d'habiter ce moment? Elle lève les yeux une seconde ou deux, et je redoute d'avoir tout gâché. Mais dans l'obscurité, je la vois sourire. Elle sourit, puis se lèche les lèvres. Elle a l'air plus jeune. El la voilà qui redescend. Je me laisse glisser dans le lit, juste un peu. Elle lève les yeux. Elle est plus jeune. Je découvre son visage, et il ressemble tellement au visage d'Anna, mais pas à l'Anna que je connais, pas à celle qui boit son thé. Elle me sourit encore, et ce n'est pas Anna. C'est Sophie. Oh, Seigneur. Oh, la jeune et douce Sophie. Je suis lancé à la vitesse d'une locomotive. Tout échappe à mon contrôle, sauf que, maintenant, c'est douloureux, de ce côté-là aussi. Quand je m'étire, je sens se raviver toutes mes autres douleurs. Elles ont mûri. Quand j'expire, je les sens, mais je ne sens rien d'autre. De l'autre côté du lit, les draps sont froids comme de la pierre. Sous moi, c'est humide. J'ouvre les yeux. Il n'y a personne ici. Pas de Sophie, personne.
(Margot Q Knight)
Elle se glisse dans le lit, elle n'a gardé que ses dessous. Elle me chuchote quelque chose. Je n'entends pas vraiment, mais elle n'est pas en colère contre moi. Je le sais, d'après le ton de sa voix. Maintenant, elle atteint des parties de moi que cela lui était égal de ne plus toucher, croyais-je. Sa voix s'est adoucie. Elle parle avec lenteur. A présent, à sa voix, je saisis qu'elle est sous les couvertures. Elle admet que j'ai eu raison de lui réserver ce traitement. Je sais à qui elle pense - je sais à quoi elle pense. Elle s'exprime par vagues et , entre les vagues, elle me prend dans la bouche. Je ne bouge pas. Impossible de me rappeler la dernière fois qu'elle m'a pris dans la bouche, et tout se passe comme si elle comprenait que c'est à cela que je pense, car elle me le chuchote. Entre deux souffles, elle me chuchote qu'elle me fait cela à cause de ce que j'ai infligé à cet homme. Elle me voit différemment, maintenant, elle me revoit comme avant, et je ne bouge pas, de crainte que ça ne change. Elle vient sur moi. Par rapport à ce matin, elle a rajeuni. J'ai toujours les yeux clos et je suis allongé, immobile, j'écoute les bruits qui émanent d'elle. C'est comme la mer. Je prends de profondes et discrètes inspirations. Je ne vais plus tenir très longtemps. Je veux la voir faire. Il faut que je conserve cette image. J'ai envie de regarder mais, si je bouge, elle risque de s'arrêter. Le moindre changement, et tout peut s'arrêter. Je risque de tout gâcher. Mais si je veux la voir, là, au bas de mon torse, j'ai intérêt à agir vite. J'ai envie de frissonner. Je ne saurais me contenter d'imaginer comment elle est, sous le voile que forme sa chevelure. Elle laisse courir sa langue sur les côtés, d'un côté puis de l'autre, le plat de la langue. Il va falloir que je regarde. Bientôt. Tout de suite. Je relève les couvertures, lentement, doucement. Cela ne la dérange pas. Elle n'a peut-être pas remarqué. Encore un peu. Je baisse les yeux vers elle, en bougeant à peine la tête de l'oreiller. J'ai les yeux encore presque clos. En bas, par là, il fait sombre. Je vois ses cheveux. Elle ne s'est pas arrêtée. Combien de temps encore allons-nous capables d'habiter ce moment? Elle lève les yeux une seconde ou deux, et je redoute d'avoir tout gâché. Mais dans l'obscurité, je la vois sourire. Elle sourit, puis se lèche les lèvres. Elle a l'air plus jeune. El la voilà qui redescend. Je me laisse glisser dans le lit, juste un peu. Elle lève les yeux. Elle est plus jeune. Je découvre son visage, et il ressemble tellement au visage d'Anna, mais pas à l'Anna que je connais, pas à celle qui boit son thé. Elle me sourit encore, et ce n'est pas Anna. C'est Sophie. Oh, Seigneur. Oh, la jeune et douce Sophie. Je suis lancé à la vitesse d'une locomotive. Tout échappe à mon contrôle, sauf que, maintenant, c'est douloureux, de ce côté-là aussi. Quand je m'étire, je sens se raviver toutes mes autres douleurs. Elles ont mûri. Quand j'expire, je les sens, mais je ne sens rien d'autre. De l'autre côté du lit, les draps sont froids comme de la pierre. Sous moi, c'est humide. J'ouvre les yeux. Il n'y a personne ici. Pas de Sophie, personne.
2 juin 2012
Pierre Klossowski
Grande figure intellectuelle du XXème siècle, Pierre Klossowski a produit une oeuvre complexe entre écriture et dessin. Il publie en 1965 une fiction Le Baphomet, qu'il serait vain de tenter de résumer en quelques mots. On y rencontre la grand maître de l'Ordre des Templiers face à un jeune garçon, supposé pendu et mort au début du passage présenté ici.
A peine avait-il insufflé sa sentence à cet orifice qu'il jugeait encore ignoble - oubliant que dans un corps exalté il n'est aucune de ses parties qui ne participe à sa gloire - que la tête de l'adolescent jusqu'alors inclinée se redressa ; que ses yeux s'ouvrirent, que ses lèvres se crispèrent et, soudain libérés de leurs liens ses poignets, tandis que la dextre se portait sur sa poitrine, la sénestre s'abaissa. - - - - - - - - -
Le Grand Maître pensa faire un saut en arrière : et il tourbillonnait non sans une imprévisible lenteur, quand par sept fois son souffle fut traversé d'une candide semence : ô stupeur ! sa face en était toute ruisselante, - car son corps de péché lui était revenu, - et comme il s'essuyait les yeux avec sa robe - il se retrouva sur les marches de l'escalier.
A peine avait-il insufflé sa sentence à cet orifice qu'il jugeait encore ignoble - oubliant que dans un corps exalté il n'est aucune de ses parties qui ne participe à sa gloire - que la tête de l'adolescent jusqu'alors inclinée se redressa ; que ses yeux s'ouvrirent, que ses lèvres se crispèrent et, soudain libérés de leurs liens ses poignets, tandis que la dextre se portait sur sa poitrine, la sénestre s'abaissa. - - - - - - - - -
Le Grand Maître pensa faire un saut en arrière : et il tourbillonnait non sans une imprévisible lenteur, quand par sept fois son souffle fut traversé d'une candide semence : ô stupeur ! sa face en était toute ruisselante, - car son corps de péché lui était revenu, - et comme il s'essuyait les yeux avec sa robe - il se retrouva sur les marches de l'escalier.
27 mai 2012
Tarun Tejpal
L'incisif journaliste indien d'investigation Tarun Tejpal a écrit deux romans. Le premier Loin de Chandigarh fut publié en 2005. Ce livre mêle deux histoires : d'une part celle de la passion entre un journaliste et sa compagne , d'autre part celle d'une Américaine partie en Inde par amour. Ce livre ambitieux est aussi l'occasion d'évoquer l'histoire de l'Inde et les affres de la création littéraire.
(pour Waid)
Très souvent, je l'appuyais contre la fenêtre de la salle à manger et, tombant à genoux derrière elle, posais ses lèvres sur sa cheville et entamais un voyage familier.
Je prenais la petite boule dure de sa cheville dans ma bouche et la tétais si complètement qu'elle acquérait une dimension profondément érotique. Puis je bourlinguais jusqu'à la promesse de ses mollets charnus et les suçais si pleinement qu'ils devenaient des organes sexuels. Ensuite je contournais le tibia et escaladais le dôme de son genou, faisant halte au sommet, bouche ouverte et lèvres mouvantes. Je redescendais sur l'autre versant et virais vers l'arrière, laissant couler ma langue à plat sur la route lisse à l'intérieur de sa cuisse, le regard fixé sur la ligne sombre du dernier mont. Je voyageais ainsi lentement, cherchant la source du musc; plus je m'en approchais, plus la chair croissait, plus le musc grandissait, et plus mon contrôle vacillait. De bouche, je devenais nez. De pourvoyeur de plaisir je devenais quémandeur. Fenêtre après fenêtre, mon esprit rationnel s'obturait. Raison, intellect, analyse, perception, parole, tout disparaissait, un à un.
J'étais un animal préhistorique, à quatre pattes, rôdant en quête d'une trace, d'un lieu secret.
Hors des limites de la civilisation.
Un animal à qui l'on ne pouvait plus refuser l'entrée.
Et quand j'avais bu à la source, longtemps et intensément, je n'étais plus qu'une tumescence. Je me redressais derrière elle, trouvant appui sur ses hanches, et tandis qu'elle contemplait les pentes verdoyantes qui descendaient vers les plaines étouffantes, j'entamais la plus ancienne des danses. Le vent emportait ses gémissements dans tous les recoins du sous-continent.
(pour Waid)
Très souvent, je l'appuyais contre la fenêtre de la salle à manger et, tombant à genoux derrière elle, posais ses lèvres sur sa cheville et entamais un voyage familier.
Je prenais la petite boule dure de sa cheville dans ma bouche et la tétais si complètement qu'elle acquérait une dimension profondément érotique. Puis je bourlinguais jusqu'à la promesse de ses mollets charnus et les suçais si pleinement qu'ils devenaient des organes sexuels. Ensuite je contournais le tibia et escaladais le dôme de son genou, faisant halte au sommet, bouche ouverte et lèvres mouvantes. Je redescendais sur l'autre versant et virais vers l'arrière, laissant couler ma langue à plat sur la route lisse à l'intérieur de sa cuisse, le regard fixé sur la ligne sombre du dernier mont. Je voyageais ainsi lentement, cherchant la source du musc; plus je m'en approchais, plus la chair croissait, plus le musc grandissait, et plus mon contrôle vacillait. De bouche, je devenais nez. De pourvoyeur de plaisir je devenais quémandeur. Fenêtre après fenêtre, mon esprit rationnel s'obturait. Raison, intellect, analyse, perception, parole, tout disparaissait, un à un.
J'étais un animal préhistorique, à quatre pattes, rôdant en quête d'une trace, d'un lieu secret.
Hors des limites de la civilisation.
Un animal à qui l'on ne pouvait plus refuser l'entrée.
Et quand j'avais bu à la source, longtemps et intensément, je n'étais plus qu'une tumescence. Je me redressais derrière elle, trouvant appui sur ses hanches, et tandis qu'elle contemplait les pentes verdoyantes qui descendaient vers les plaines étouffantes, j'entamais la plus ancienne des danses. Le vent emportait ses gémissements dans tous les recoins du sous-continent.
11 avr. 2012
Robert Coover
Robert Coover publie en 1977 Le bûcher de Times Square. Cet énorme ouvrage, qui mérite bien deux extraits, retrace de manière non conventionnelle les derniers jours des époux Rosenberg avant de griller sur la chaise électrique. Richard Nixon, vice-président des Etats-Unis au moment des faits, en est le narrateur principal. Dans le premier extrait, il évoque ses souvenirs de sénateur au Capitole.
Un second passage est ajouté en bonus. Il décrit l'hystérie de la foule venue assister à l'exécution des Rosenberg : une hystérie dégénérant en une gigantesque partouze.
J'avais moi-même terriblement envie de pisser, j'aurais probablement dû y aller avec lui, le fait est que non seulement je me sentais assez mal à l'aise, n'ayant jamais été véritablement admis dans ce club privé (je m'attirais souvent de bizarres regards surpris de la part des autres sénateurs, les huissiers eux-mêmes étaient mieux reçus), mais qu'il fallait aussi, pour y aller, traverser la Salle de la Présidence, où traînent tous les journalistes. Pas de meilleures sources d'information, si l'on en croit la légende, que les sénateurs qui ont "la vessie faible et la tête chaude"" - et surtout lorsque cette vessie est pleine de bourbon. Il y avait même des femmes journalistes qui rigolaient lorsque les sénateurs se précipitaient en se tenant les bonbons. Ce qui, à mes yeux, était un manque total de dignité, mais la plupart des sénateurs ne semblaient pas se frapper, ils avaient même l'air d'apprécier ce genre de notoriété. Il paraît que Lyndon Johnson, pendant la discussion de la loi sur le pétrole des Tidelands, s'était fait harponner par une jeune journaliste aux idées avancées et avait accepté de lui accorder une interview, à la seule condition qu'elle le suive et lui tienne son instrument pendant qu'il pissait - ce qu'elle avait dû faire. Le scoop de l'année. Ou, comme Lyndon était censé l'avoir déclaré, aux lavabos : "Vous venez de vous en tailler une belle, la p'tite dame!".
*********************************************************
Plongés soudain dans une nuit infiniment plus épaisse que celle dont ils sont sortis ce matin (ou dont ils ont cru sortir), les gens sont à la recherche - coeur distrait, lombes fiévreuses - du contact décisif, de l'ultime rassemblement, de l'implosion tribale qui les libérera de cette immense pénombre et de cette sombre affliction, ou mettra fin à leur misère en les oblitérant à jamais. "Quel indigne spectacle pour les mères ! Et, ici, pour les vierges ! O le honteux ! le profane ! l'exécrable tableau !" Etonnant combien le corps humain peut offrir d'orifices, petits et grands, de protubérances complémentaires, molles et rigides, et surtout lorsque le total en est élevé à la puissance n par des milliers de corps empilés les uns sur les autres , en couches superposées, écrasés dans un espace aussi restreint, et qu'ils ne se cachent plus rien ! Ils ne sont plus, dans cette nuit démente et dégoulinante - qui les prive virtuellement de tous leurs sens, sauf un, où il ne leur reste plus qu'une frénésie de donner et de recevoir, de toutes leurs ouvertures et de tous leurs appendices, le cerveau paralysé de délire, de gnôle, d'effroi, et par la montée de l'orgasme -, limités à leur seul espèce : non, c'est la grande mêlée, n'importe quel animal, n'importe quel végétal, n'importe quel artefact, n'importe quelle surface plus ou moins irrégulière fera l'affaire !
Un second passage est ajouté en bonus. Il décrit l'hystérie de la foule venue assister à l'exécution des Rosenberg : une hystérie dégénérant en une gigantesque partouze.
J'avais moi-même terriblement envie de pisser, j'aurais probablement dû y aller avec lui, le fait est que non seulement je me sentais assez mal à l'aise, n'ayant jamais été véritablement admis dans ce club privé (je m'attirais souvent de bizarres regards surpris de la part des autres sénateurs, les huissiers eux-mêmes étaient mieux reçus), mais qu'il fallait aussi, pour y aller, traverser la Salle de la Présidence, où traînent tous les journalistes. Pas de meilleures sources d'information, si l'on en croit la légende, que les sénateurs qui ont "la vessie faible et la tête chaude"" - et surtout lorsque cette vessie est pleine de bourbon. Il y avait même des femmes journalistes qui rigolaient lorsque les sénateurs se précipitaient en se tenant les bonbons. Ce qui, à mes yeux, était un manque total de dignité, mais la plupart des sénateurs ne semblaient pas se frapper, ils avaient même l'air d'apprécier ce genre de notoriété. Il paraît que Lyndon Johnson, pendant la discussion de la loi sur le pétrole des Tidelands, s'était fait harponner par une jeune journaliste aux idées avancées et avait accepté de lui accorder une interview, à la seule condition qu'elle le suive et lui tienne son instrument pendant qu'il pissait - ce qu'elle avait dû faire. Le scoop de l'année. Ou, comme Lyndon était censé l'avoir déclaré, aux lavabos : "Vous venez de vous en tailler une belle, la p'tite dame!".
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Plongés soudain dans une nuit infiniment plus épaisse que celle dont ils sont sortis ce matin (ou dont ils ont cru sortir), les gens sont à la recherche - coeur distrait, lombes fiévreuses - du contact décisif, de l'ultime rassemblement, de l'implosion tribale qui les libérera de cette immense pénombre et de cette sombre affliction, ou mettra fin à leur misère en les oblitérant à jamais. "Quel indigne spectacle pour les mères ! Et, ici, pour les vierges ! O le honteux ! le profane ! l'exécrable tableau !" Etonnant combien le corps humain peut offrir d'orifices, petits et grands, de protubérances complémentaires, molles et rigides, et surtout lorsque le total en est élevé à la puissance n par des milliers de corps empilés les uns sur les autres , en couches superposées, écrasés dans un espace aussi restreint, et qu'ils ne se cachent plus rien ! Ils ne sont plus, dans cette nuit démente et dégoulinante - qui les prive virtuellement de tous leurs sens, sauf un, où il ne leur reste plus qu'une frénésie de donner et de recevoir, de toutes leurs ouvertures et de tous leurs appendices, le cerveau paralysé de délire, de gnôle, d'effroi, et par la montée de l'orgasme -, limités à leur seul espèce : non, c'est la grande mêlée, n'importe quel animal, n'importe quel végétal, n'importe quel artefact, n'importe quelle surface plus ou moins irrégulière fera l'affaire !
7 avr. 2012
Henry Miller
Précurseur de la Beat Generation et du mouvement hippie, Henry Miller a ébranlé l'ordre moral de l'Amérique puritaine. Son roman semi autobiographique Tropique du Capricorne paraît en France en 1939 et reste censuré aux Etats-Unis jusqu'en 1961. Ce récit relate la vie de l'écrivain dans le New-York des années 20 avant son départ pour Paris.
Un soir où elle était dans la salle de bains, et où son séjour se prolongeait de façon suspecte, j'en vins ainsi par sa faute à penser à des choses. Je décidai de jeter un coup d'oeil par le trou de la serrure et de voir par moi-même de quoi il retournait. Or voici ! Voici qu'elle est debout devant la glace, choyant et caressant sa petite chatte. Lui parlant presque, ma parole. J'étais si excité que je ne sus que faire, tout d'abord. Je retournai dans la grande pièce, éteignis les lumières et me couchai sur le divan, attendant qu'elle sortît. Et ainsi couché, je gardais devant les yeux ce con broussailleux et les doigts qui avaient l'air de tambouriner doucement dessus. Je défis ma braguette, histoire de laisser mon truc prendre le frais de la nuit. Du divan où j'étais, j'essayais de l'envoûter, ou du moins de faire que mon truc l'envoûtât. "Viens là, fille de pute, me répétais-je, viens ici, viens déployer sur moi ce con." Elle dut capter le message immédiatement, car en un clin d'oeil elle ouvrit la porte et tâtonna dans le noir, à la recherche du divan. Je ne bronchai pas. Pas un mot, pas un geste. Je me bornai à tenir mon esprit rivé à ce con qui bougeait doucement dans le noir comme un crabe. En fin de compte, elle fut debout à côté du divan. Sans un mot elle aussi. Elle se tînt là, tranquillement, et tandis que ma main remontait en glissant le long de ses jambes, elle bougea un peu le pied pour mieux ouvrir la fourche. Je ne crois pas avoir, de toute ma vie, fourré la main dans une fourche aussi juteuse. De la colle de pâte, ruisselant sur ses jambes, si j'avais eu des affiches à portée de main, j'aurais pu en coller une douzaine pour le moins. Au bout de quelques instants, aussi naturellement qu'une vache qui baisse la tête pour paître, elle se courba et le prit dans la bouche. Quant à moi, j'y allais à quatre doigts en elle, battant le tout en neige. Et elle, la bouche pleine, les jambes ruisselantes de jus. Pas un mot de part et d'autre, ai-je dit. Rien qu'un couple de paisibles maniaques faisant leur boulot dans le noir comme des fossoyeurs. C'était un paradis de baiser ainsi, je le savais et j'étais prêt, archiprêt à y faire passer toute ma matière grise s'il le fallait.
Un soir où elle était dans la salle de bains, et où son séjour se prolongeait de façon suspecte, j'en vins ainsi par sa faute à penser à des choses. Je décidai de jeter un coup d'oeil par le trou de la serrure et de voir par moi-même de quoi il retournait. Or voici ! Voici qu'elle est debout devant la glace, choyant et caressant sa petite chatte. Lui parlant presque, ma parole. J'étais si excité que je ne sus que faire, tout d'abord. Je retournai dans la grande pièce, éteignis les lumières et me couchai sur le divan, attendant qu'elle sortît. Et ainsi couché, je gardais devant les yeux ce con broussailleux et les doigts qui avaient l'air de tambouriner doucement dessus. Je défis ma braguette, histoire de laisser mon truc prendre le frais de la nuit. Du divan où j'étais, j'essayais de l'envoûter, ou du moins de faire que mon truc l'envoûtât. "Viens là, fille de pute, me répétais-je, viens ici, viens déployer sur moi ce con." Elle dut capter le message immédiatement, car en un clin d'oeil elle ouvrit la porte et tâtonna dans le noir, à la recherche du divan. Je ne bronchai pas. Pas un mot, pas un geste. Je me bornai à tenir mon esprit rivé à ce con qui bougeait doucement dans le noir comme un crabe. En fin de compte, elle fut debout à côté du divan. Sans un mot elle aussi. Elle se tînt là, tranquillement, et tandis que ma main remontait en glissant le long de ses jambes, elle bougea un peu le pied pour mieux ouvrir la fourche. Je ne crois pas avoir, de toute ma vie, fourré la main dans une fourche aussi juteuse. De la colle de pâte, ruisselant sur ses jambes, si j'avais eu des affiches à portée de main, j'aurais pu en coller une douzaine pour le moins. Au bout de quelques instants, aussi naturellement qu'une vache qui baisse la tête pour paître, elle se courba et le prit dans la bouche. Quant à moi, j'y allais à quatre doigts en elle, battant le tout en neige. Et elle, la bouche pleine, les jambes ruisselantes de jus. Pas un mot de part et d'autre, ai-je dit. Rien qu'un couple de paisibles maniaques faisant leur boulot dans le noir comme des fossoyeurs. C'était un paradis de baiser ainsi, je le savais et j'étais prêt, archiprêt à y faire passer toute ma matière grise s'il le fallait.
24 mars 2012
Severo Sarduy
La voix polyphonique de Severo Sarduy, Cubain exilé en France, s'est exprimée dans de nombreux domaines : poésie, essai, radio, édition, peinture... Cobra, roman publié en 1972 et traduit par Philippe Sollers, obtient le prix Médicis étranger. Sarduy décrit lui-même son écriture dans ce livre : l'art de l'ellipse, l'art de la digression, l'art de désordonner un posé et de déposer un ordre.
Il y est question entre autres de travestis, de métamorphoses, de drogues et de voyages en Orient.
Les éléphants mêlent leurs trompes imitant en salut les poignées équivoques des hommes.
Un barbu aux yeux ovalisés; et toi nue levant une pomme au rythme d'un triangle bras arqués.
Nue pour m'écrire debout.
Un bâtonnet de bois brûlé t'allonge les paupières, appuyée princièrement du coude sur la tête d'un serviteur.
Tu t'aimes, une épine oubliée, dans le cercle de métal poli.
Tu te fais lécher par un singe. Et déshabiller par un scorpion.
Deux najas couronnés entrecroisent leurs queues : tresse d'écailles. L'un d'entre eux exhibe un flacon de parfum.
Moi en perruque damoiselle, toi paumes par terre pliée devant. Empreintes de mes doigts dans tes fesses minutieusement cerclées de perles; et tes seins.
Un guerrier à turban moustache, en se marrant, sodomise une jument d'un gros membre raide à cheval; un de ses copains, grimpant litière, se voile gentiment la conque.
Pieds en l'air, tête en bas, droite queue, les bras entre vos jambes, mes doigts bagués pénétrant.
De dos, diadème en coiffure, accroupie forcée entre mes cuisses : les deux gardiennes pressent en riant. Tu plies les jambes, lâches le sol, t'appuies sur de minuscules serviteurs qui se font sucer par leurs symétriques femelles qui se délassent avec petits singes, naturellement.
Tu m'as tiré par ma tunique près de la rivière jusqu'à une cabane. Glissant plus que lentement entre les joncs. Taille resserrée : tambour dombori. Cercles brillant sur les lotus : bourdonnement des abeilles autour de tes mains.
Tes seins sont des sphères remplies que mes doigts frôlent, tes yeux sont agrandis par un point d'or. Nez droit. Sourcils tirés d'un seul arc. Tu as ta cymbale, moi ma fleur.
Les anneaux à tes chevilles répètent la cinquième note. Couverts de laque, les pouces de tes pieds brillent au soleil.
J'ai passé la nuit à draguer une petite gazelle, dans le regard de laquelle pointait une somnolence qui m'empêchait de dormir.
Il y est question entre autres de travestis, de métamorphoses, de drogues et de voyages en Orient.
Les éléphants mêlent leurs trompes imitant en salut les poignées équivoques des hommes.
Un barbu aux yeux ovalisés; et toi nue levant une pomme au rythme d'un triangle bras arqués.
Nue pour m'écrire debout.
Un bâtonnet de bois brûlé t'allonge les paupières, appuyée princièrement du coude sur la tête d'un serviteur.
Tu t'aimes, une épine oubliée, dans le cercle de métal poli.
Tu te fais lécher par un singe. Et déshabiller par un scorpion.
Deux najas couronnés entrecroisent leurs queues : tresse d'écailles. L'un d'entre eux exhibe un flacon de parfum.
Moi en perruque damoiselle, toi paumes par terre pliée devant. Empreintes de mes doigts dans tes fesses minutieusement cerclées de perles; et tes seins.
Un guerrier à turban moustache, en se marrant, sodomise une jument d'un gros membre raide à cheval; un de ses copains, grimpant litière, se voile gentiment la conque.
Pieds en l'air, tête en bas, droite queue, les bras entre vos jambes, mes doigts bagués pénétrant.
De dos, diadème en coiffure, accroupie forcée entre mes cuisses : les deux gardiennes pressent en riant. Tu plies les jambes, lâches le sol, t'appuies sur de minuscules serviteurs qui se font sucer par leurs symétriques femelles qui se délassent avec petits singes, naturellement.
Tu m'as tiré par ma tunique près de la rivière jusqu'à une cabane. Glissant plus que lentement entre les joncs. Taille resserrée : tambour dombori. Cercles brillant sur les lotus : bourdonnement des abeilles autour de tes mains.
Tes seins sont des sphères remplies que mes doigts frôlent, tes yeux sont agrandis par un point d'or. Nez droit. Sourcils tirés d'un seul arc. Tu as ta cymbale, moi ma fleur.
Les anneaux à tes chevilles répètent la cinquième note. Couverts de laque, les pouces de tes pieds brillent au soleil.
J'ai passé la nuit à draguer une petite gazelle, dans le regard de laquelle pointait une somnolence qui m'empêchait de dormir.
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