L'écrivain Jeffrey Eugenides publie peu de romans. Le dernier, Le roman du mariage, sorti en 2011 neuf ans après le précédent, revisite le thème de l'initiation et du triangle amoureux en mettant en scène une femme, Madeleine, et deux hommes, Leonard et Mitchell. Dans le passage suivant, la vie de Madeleine s'enrichit d'une nouvelle expérience, au terme d'une soirée alcoolisée passée de bar en bar.
Elle entra dans l'appartement sans s'être aperçue qu'elle avait monté un escalier. Une fois dans la chambre, en revanche, le protocole lui apparut clairement, et elle commença à se déshabiller. S'allongeant sur le dos, elle tenta en riant d'attraper ses chaussures, avant de s'en débarrasser avec les pieds. Thurston, lui, était déjà en caleçon. Parfaitement immobile, il se confondait avec ses draps blancs tel un caméléon.
Pour ce qui était du baiser, Thurston était un minimaliste. Il pressait ses lèvres fines contre celles de Madeleine et, juste au moment où elle les entrouvrait, il se retirait.. On aurait dit qu'il s'essuyait sur elle. Ce jeu de cache-cache n'était pas très engageant, mais elle ne voulait pas que ça se passe mal (elle voulait que la bière purificatrice purifie), c'est pourquoi elle laissa de côté la bouche de Thurston et entreprit de l'embrasser ailleurs. Dans son cou à la Ric Ocasek, sur son ventre blanc de vampire, sur le devant de son caleçon.
Pendant tout ce temps il resta silencieux, lui qui, en classe, était si volubile.
Madeleine ne sut trop quel était son but lorsqu'elle baissa le caleçon de Thurston. Elle se dédoubla et devint spectatrice de la scène - ne manquait que ce son de guimbarde qu'émettent certains butoirs de porte à ressort en se relâchant. Madeleine se sentit obligée de faire ce qu'elle fit ensuite. Au delà de la morale, se posait un problème anatomique. La bouche de Madeleine n'était tout simplement pas l'organe prévu par la nature pour cette fonction. Elle devait forcer pour maintenir une ouverture suffisante, comme chez le dentiste lors d'une prise d'empreinte. Sauf qu'en l'occurrence, la pâte à empreinte refusait de rester tranquille. Qui avait eu cette idée-là, d'abord ? Quel génie avait pensé qu'on pouvait conjuguer étouffement et plaisir ? Il existait un meilleur endroit où mettre Thurston, mais déjà, influencée par des signaux physiques - l'odeur inhabituelle de Thurston, les légers tressautements de grenouille de ses jambes -, Madeleine savait qu'elle ne le laisserait jamais accéder à cet autre endroit. Il fallait donc continuer, et elle baissa la tête sur Thurston, qui lui dilata la gorge comme un stent une artère. Sa langue amorça des mouvements défensifs, s'opposa à une pénétration plus profonde; "Stop !" faisait sa main, qu'elle tendait devant elle à la manière d'un agent de la circulation. Du coin de l'oeil, elle vit que Thurston avait calé un oreiller sous sa tête pour regarder.
Ce que Madeleine faisait là, dans le lit de Thurston, n'avait rien à voir avec Thurston lui-même. Elle recherchait l'avilissement, et elle l'avait trouvé. Elle ignorait pourquoi elle voulait se rabaisser ainsi, elle savait seulement que c'était lié à Leonard et à l'intensité de sa souffrance. Sans terminer ce qu'elle avait commencé, elle releva la tête, s'assit sur les talons et se mit à pleurer doucement.
13 janv. 2013
8 janv. 2013
Gonçalo M. Tavares
Le très grand écrivain portugais Gonçalo Tavares a publié en 2011 Un voyage en Inde, un roman majeur, poétique et philosophique, que ce site ne peut laisser de côté, même si la présence ici de l'extrait suivant se justifie en faisant fonctionner un peu son imagination. Ce passage est tiré du Chant VI.
43
... Et le vieil homme,
un ami récent, commença alors
son histoire. Il faisait un temps froid et venteux,
raconta le vieux, mais soudain une armée
se leva toute entière, comme
un seul homme. Et parce qu'il faisait un temps froid
et venteux,
et également pour rectifier des détails sur une carte,
cette armée déclara la guerre à une autre armée.
44
Apparemment, certaines dames, poursuivit le vieux,
avaient entre-temps été accusées
d'exercer un savoir-faire exaltant
au niveau des organes du milieu et de faire profiter
généreusement de ce savoir-faire
de nombreux hommes
(comme le fait le vent fort lorsqu'il
s'abat en plein sur des milliers de graines).
On les appela, pour finir, des prostituées compétentes,
ce qui est sympathique et désagréable.
45
Evidemment, désigner négativement nos femmes
seulement par quelques indices obscènes
semble exagéré, car un indice obscène,
c'est une évidente contradiction dans les termes,
personne ne devant tirer de conclusions
d'une expression brève et clairement chaotique
comme celle-là.
Mais ils existaient - ces indices obscènes.
43
... Et le vieil homme,
un ami récent, commença alors
son histoire. Il faisait un temps froid et venteux,
raconta le vieux, mais soudain une armée
se leva toute entière, comme
un seul homme. Et parce qu'il faisait un temps froid
et venteux,
et également pour rectifier des détails sur une carte,
cette armée déclara la guerre à une autre armée.
44
Apparemment, certaines dames, poursuivit le vieux,
avaient entre-temps été accusées
d'exercer un savoir-faire exaltant
au niveau des organes du milieu et de faire profiter
généreusement de ce savoir-faire
de nombreux hommes
(comme le fait le vent fort lorsqu'il
s'abat en plein sur des milliers de graines).
On les appela, pour finir, des prostituées compétentes,
ce qui est sympathique et désagréable.
45
Evidemment, désigner négativement nos femmes
seulement par quelques indices obscènes
semble exagéré, car un indice obscène,
c'est une évidente contradiction dans les termes,
personne ne devant tirer de conclusions
d'une expression brève et clairement chaotique
comme celle-là.
Mais ils existaient - ces indices obscènes.
7 déc. 2012
Raymond Carver
Raymond Carver est connu et célébré pour ses nouvelles marquées du sceau de la banalité, dénuées de véritables fins, pleines de personnages pour qui la vie n'est pas très facile. En 1993 est publié le recueil Neuf histoires et un poème qui regroupe les nouvelles dont s'est inspiré Robert Altman pour tourner le film Shortcuts. L'extrait suivant est tiré de la nouvelle Les vitamines du bonheur. Le narrateur, le mari de Patti, la vendeuse de vitamines, sort avec Donna dans un bar fréquenté par des Noirs. Ils tombent sur Benny et son ami Nelson qui se balade avec une oreille humaine rangée dans un étui à cigarettes.
Nelson demeura immobile. Puis il se mit à tâter les poches de son pardessus. Il en sortit des affaires. Il sortit les clés et une boîte de boules de gomme.
- Je n'ai pas envie de voir une oreille, dit Donna. Berk. Deux fois berk. Nom d'un chien !
Elle me regarda.
- Il faut qu'on s'en aille, dis-je.
Nelson continua à tâter ses poches. Il sortit un portefeuille de la poche intérieure de son veston, le posa sur la table, et le tapota de la main.
- J'ai cinq grands formats, là-dedans. Ecoute-moi bien, dit-il à Donna. Je vais te donner deux billets. Tu me suis ? Je te donne deux gros billets, et tu me tailles une pipe. Comme sa nana est un train de faire avec un autre. Tu m'entends ? Tu sais qu'elle est en train de tailler une pipe à un mec pendant que t'es là, avec sa main sous ta jupe. C'est de bonne guerre. Tiens.
Il tira les coins des billets de son portefeuille.
- Voilà un autre billet de cent pour ton petit copain, pour qu'il se sente pas largué. Il a pas besoin de rien faire. T'as pas besoin de rien faire, me dit Nelson. Tu restes là à boire ton coup en écoutant la musique. Bonne musique. Moi et la nana, on sort ensemble comme des bons copains. Et elle revient toute seule. Ça sera pas long.
- Nelson, dit Benny. C'est pas des façons de parler, Nelson.
Nelson sourit de toutes ses dents.
- J'ai fini de parler, dit-il.
Nelson demeura immobile. Puis il se mit à tâter les poches de son pardessus. Il en sortit des affaires. Il sortit les clés et une boîte de boules de gomme.
- Je n'ai pas envie de voir une oreille, dit Donna. Berk. Deux fois berk. Nom d'un chien !
Elle me regarda.
- Il faut qu'on s'en aille, dis-je.
Nelson continua à tâter ses poches. Il sortit un portefeuille de la poche intérieure de son veston, le posa sur la table, et le tapota de la main.
- J'ai cinq grands formats, là-dedans. Ecoute-moi bien, dit-il à Donna. Je vais te donner deux billets. Tu me suis ? Je te donne deux gros billets, et tu me tailles une pipe. Comme sa nana est un train de faire avec un autre. Tu m'entends ? Tu sais qu'elle est en train de tailler une pipe à un mec pendant que t'es là, avec sa main sous ta jupe. C'est de bonne guerre. Tiens.
Il tira les coins des billets de son portefeuille.
- Voilà un autre billet de cent pour ton petit copain, pour qu'il se sente pas largué. Il a pas besoin de rien faire. T'as pas besoin de rien faire, me dit Nelson. Tu restes là à boire ton coup en écoutant la musique. Bonne musique. Moi et la nana, on sort ensemble comme des bons copains. Et elle revient toute seule. Ça sera pas long.
- Nelson, dit Benny. C'est pas des façons de parler, Nelson.
Nelson sourit de toutes ses dents.
- J'ai fini de parler, dit-il.
25 nov. 2012
Barbara Gowdy
En 1992, la Canadienne Barbara Gowdy publie le recueil de nouvelles On pense si peu à l'amour. Parmi les huit histoires de ce livre, celle qui a donné le titre à l'ensemble met en scène une femme nécrophile employée dans une entreprise de pompes funèbres. L'extrait ci-dessous raconte sa rencontre avec Matt qui est tombé amoureux d'elle.
Nous nous sommes rencontrés dans la boutique de doughnuts en face de la bibliothèque de médecine, nous avons commencé à parler, et nous nous sommes plu aussitôt, une expérience inhabituelle pour l'un comme pour l'autre. Au bout d'une heure environ, je savais qu'il m'aimait et que son amour était sans réserve. Quand je lui appris où je travaillais et ce que j'étudiais, il me demanda pourquoi.
"Parce que je suis nécrophile."
Il leva la tête et me dévisagea. Ses yeux ressemblaient à des moniteurs haute définition. Presque trop vivants. Normalement, je n'aime pas regarder les gens dans les yeux, mais je me surpris à le dévisager à mon tour. Je voyais bien qu'il me croyait.
"Je ne l'ai jamais avoué à personne d'autre.
- Avec des hommes ou avec des femmes ?
- Des hommes. De jeunes hommes.
- Comment ?
- Cunnilingus.
- Des cadavres récents ?
- Si c'est possible.
- Que fais-tu, tu leur montes dessus ?
- Oui.
- Tu es excitée par le sang.
- C'est un lubrifiant. C'est coloré. Stimulant. C'est le fluide corporel suprême.
- Oui, reconnut-il, en hochant la tête. Quand on y réfléchit. Le sperme propage la vie. Mais le sang la maintient. Le sang est fondamental."
Nous nous sommes rencontrés dans la boutique de doughnuts en face de la bibliothèque de médecine, nous avons commencé à parler, et nous nous sommes plu aussitôt, une expérience inhabituelle pour l'un comme pour l'autre. Au bout d'une heure environ, je savais qu'il m'aimait et que son amour était sans réserve. Quand je lui appris où je travaillais et ce que j'étudiais, il me demanda pourquoi.
"Parce que je suis nécrophile."
Il leva la tête et me dévisagea. Ses yeux ressemblaient à des moniteurs haute définition. Presque trop vivants. Normalement, je n'aime pas regarder les gens dans les yeux, mais je me surpris à le dévisager à mon tour. Je voyais bien qu'il me croyait.
"Je ne l'ai jamais avoué à personne d'autre.
- Avec des hommes ou avec des femmes ?
- Des hommes. De jeunes hommes.
- Comment ?
- Cunnilingus.
- Des cadavres récents ?
- Si c'est possible.
- Que fais-tu, tu leur montes dessus ?
- Oui.
- Tu es excitée par le sang.
- C'est un lubrifiant. C'est coloré. Stimulant. C'est le fluide corporel suprême.
- Oui, reconnut-il, en hochant la tête. Quand on y réfléchit. Le sperme propage la vie. Mais le sang la maintient. Le sang est fondamental."
7 nov. 2012
Nathalie Quintane
Nathalie Quintane publie cet automne Crâne chaud, nouvel opus de son oeuvre parfois proche de l'expérimental. Dans son style habituel, mélange de réalisme poétique et de fantastique drôlatique, elle porte cette fois-ci son propos sur l'amour. Dans l'extrait suivant, elle met en scène LMAS (La Machine A Sucer)
Suçant à mort, LMAS objectalise la grande littérature : elle a une bouche de bébé; elle ne s'arrête que quand elle est pleine; elle est aussi perfectionnée qu'une scie sauteuse allemande. C'est ce qu'on dit quand on dit dense, quand on dit maîtrisée, accomplie, milieu de carrière, fin de parcours. Je suis écrivain, je suis une artiste, je suce sérieusement, je ne suis pas comme un de ces petits branleurs à Goncourt, je suce à fond, je me suis arraché les dents une à une pour sucer sans dents et non pour me creuser les joues sur la photo, je suce comme une bête, je suis à la fois clinique et bestiale comme un porno historique, il y a dans ce que je fais quelque chose d'américain mais autrichien, il y a quelque chose de glabre et de sincère, quelque chose de frivole qui tend un scalp, qui s'est découpé la peau du crâne à l'aveugle en ovale cranté et le pose là sans baptême.
Suçant à mort, LMAS objectalise la grande littérature : elle a une bouche de bébé; elle ne s'arrête que quand elle est pleine; elle est aussi perfectionnée qu'une scie sauteuse allemande. C'est ce qu'on dit quand on dit dense, quand on dit maîtrisée, accomplie, milieu de carrière, fin de parcours. Je suis écrivain, je suis une artiste, je suce sérieusement, je ne suis pas comme un de ces petits branleurs à Goncourt, je suce à fond, je me suis arraché les dents une à une pour sucer sans dents et non pour me creuser les joues sur la photo, je suce comme une bête, je suis à la fois clinique et bestiale comme un porno historique, il y a dans ce que je fais quelque chose d'américain mais autrichien, il y a quelque chose de glabre et de sincère, quelque chose de frivole qui tend un scalp, qui s'est découpé la peau du crâne à l'aveugle en ovale cranté et le pose là sans baptême.
3 nov. 2012
Maylis de Kerangal
En 2010, Maylis de Kerangal publie Naissance d'un pont, un singulier roman qui réussit l'exploit de raconter de manière captivante la construction d'un pont suspendu dans l'Ouest américain. Ces mérites seront récompensés du prix Médicis. Qui dit pont, dit fleuve. L'extrait suivant retrace la vie des hommes du passé dans cet environnement aquatique.
... quand les saumons remontent au moment de la ponte, les barques apparaissent , soudain à touche-touche, et ça gueule dans tous les coins, ça hurle et ça rigole, car putain, les poissons giclent de la surface, c'est la pêche miraculeuse, et ce soir, c'est fête, festin, la panse qui éclate, l'oignon grillé et la salicorne bouillie, les patates croquantes, ce soir c'est violons, bal, le vin de la prohibition dégorgé des barriques, le téton au garde-à-vous dans le creux des corsages, les bites à pleines mains, à pleines bouches, et du sexe en veux-tu en voilà, ce soir c'est la bonne grosse pagaille - et l'on note, toujours nombreuses, filant sur les flots comme des flèches, des pirogues indiennes.
... quand les saumons remontent au moment de la ponte, les barques apparaissent , soudain à touche-touche, et ça gueule dans tous les coins, ça hurle et ça rigole, car putain, les poissons giclent de la surface, c'est la pêche miraculeuse, et ce soir, c'est fête, festin, la panse qui éclate, l'oignon grillé et la salicorne bouillie, les patates croquantes, ce soir c'est violons, bal, le vin de la prohibition dégorgé des barriques, le téton au garde-à-vous dans le creux des corsages, les bites à pleines mains, à pleines bouches, et du sexe en veux-tu en voilà, ce soir c'est la bonne grosse pagaille - et l'on note, toujours nombreuses, filant sur les flots comme des flèches, des pirogues indiennes.
14 oct. 2012
Alan Hollinghurst
Alan Hollinghurst publie en 2004 son quatrième roman La ligne de beauté. Le livre connaît un grand succès et remporte le Booker Prize. On y suit sur trois époques la vie de Nick Guest, jeune étudiant homosexuel happé par le monde de la classe dirigeante dans le Londres des années 80. Dans l'extrait suivant, Nick rentre chez lui en compagnie de son amant Wani, fils d'un richissime homme d'affaires libanais, et de Ricky, rencontré dans un club de sport.
Il traversa la pièce et posa les clefs de la voiture sur la petite table, et quand il se retourna, Ricky et Wani se bécotaient, rien pourtant n'avait été dit, il n'y avait eu que des soupirs de consentement, un filet de salive scintilla un instant avant un second baiser d'une tendresse choquante. Nick eut un rire voilé et détourna le regard, en proie à une tristesse qu'il n'avait pas ressentie depuis l'enfance, trop violente et humiliante pour être supportée.
Il prit l'édition reliée cuir des Poèmes et pièces d'Addison et en sortit le gramme de coke qui y était dissimulé - tout ce qui restait du quart d'once de la semaine précédente. Il s'agenouilla devant la table basse et nettoya un petit coin du plateau de verre. Le dernier numéro de Harper's était ouvert à la page du "Journal de Jennifer", et il vit Mr Antoine Ouradi et Miss Martine Ducros au bal de mai donnée par la duchesse de Flintshire. Le reflet pâle et inversé des deux hommes qui s'embrassaient flottait sur la vitre à côté de la photo du couple. Si c'était un des films de Wani - non pas ceux qu'il prétendait produire, mais ceux qu'il aimait voir -, Nick devrait les rejoindre dans quelques instants. Parfois, on y voyait une scène d'un ennui inexplicable dans laquelle un homme s'agenouillait et suçait la queue de deux autres hommes tour à tour, et il essayait même à l'occasion de prendre les deux à la fois dans sa bouche. Nick vit que Wani avait précisément besoin d'en faire autant. Il prépara la poudre et dessina les petites fusées blanches du plaisir puis il regarda Ricky qui tirait sur la boucle de ceinture de son amant.
Il traversa la pièce et posa les clefs de la voiture sur la petite table, et quand il se retourna, Ricky et Wani se bécotaient, rien pourtant n'avait été dit, il n'y avait eu que des soupirs de consentement, un filet de salive scintilla un instant avant un second baiser d'une tendresse choquante. Nick eut un rire voilé et détourna le regard, en proie à une tristesse qu'il n'avait pas ressentie depuis l'enfance, trop violente et humiliante pour être supportée.
Il prit l'édition reliée cuir des Poèmes et pièces d'Addison et en sortit le gramme de coke qui y était dissimulé - tout ce qui restait du quart d'once de la semaine précédente. Il s'agenouilla devant la table basse et nettoya un petit coin du plateau de verre. Le dernier numéro de Harper's était ouvert à la page du "Journal de Jennifer", et il vit Mr Antoine Ouradi et Miss Martine Ducros au bal de mai donnée par la duchesse de Flintshire. Le reflet pâle et inversé des deux hommes qui s'embrassaient flottait sur la vitre à côté de la photo du couple. Si c'était un des films de Wani - non pas ceux qu'il prétendait produire, mais ceux qu'il aimait voir -, Nick devrait les rejoindre dans quelques instants. Parfois, on y voyait une scène d'un ennui inexplicable dans laquelle un homme s'agenouillait et suçait la queue de deux autres hommes tour à tour, et il essayait même à l'occasion de prendre les deux à la fois dans sa bouche. Nick vit que Wani avait précisément besoin d'en faire autant. Il prépara la poudre et dessina les petites fusées blanches du plaisir puis il regarda Ricky qui tirait sur la boucle de ceinture de son amant.
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