En 1992, la Canadienne Barbara Gowdy publie le recueil de nouvelles On pense si peu à l'amour. Parmi les huit histoires de ce livre, celle qui a donné le titre à l'ensemble met en scène une femme nécrophile employée dans une entreprise de pompes funèbres. L'extrait ci-dessous raconte sa rencontre avec Matt qui est tombé amoureux d'elle.
Nous nous sommes rencontrés dans la boutique de doughnuts en face de la bibliothèque de médecine, nous avons commencé à parler, et nous nous sommes plu aussitôt, une expérience inhabituelle pour l'un comme pour l'autre. Au bout d'une heure environ, je savais qu'il m'aimait et que son amour était sans réserve. Quand je lui appris où je travaillais et ce que j'étudiais, il me demanda pourquoi.
"Parce que je suis nécrophile."
Il leva la tête et me dévisagea. Ses yeux ressemblaient à des moniteurs haute définition. Presque trop vivants. Normalement, je n'aime pas regarder les gens dans les yeux, mais je me surpris à le dévisager à mon tour. Je voyais bien qu'il me croyait.
"Je ne l'ai jamais avoué à personne d'autre.
- Avec des hommes ou avec des femmes ?
- Des hommes. De jeunes hommes.
- Comment ?
- Cunnilingus.
- Des cadavres récents ?
- Si c'est possible.
- Que fais-tu, tu leur montes dessus ?
- Oui.
- Tu es excitée par le sang.
- C'est un lubrifiant. C'est coloré. Stimulant. C'est le fluide corporel suprême.
- Oui, reconnut-il, en hochant la tête. Quand on y réfléchit. Le sperme propage la vie. Mais le sang la maintient. Le sang est fondamental."
25 nov. 2012
7 nov. 2012
Nathalie Quintane
Nathalie Quintane publie cet automne Crâne chaud, nouvel opus de son oeuvre parfois proche de l'expérimental. Dans son style habituel, mélange de réalisme poétique et de fantastique drôlatique, elle porte cette fois-ci son propos sur l'amour. Dans l'extrait suivant, elle met en scène LMAS (La Machine A Sucer)
Suçant à mort, LMAS objectalise la grande littérature : elle a une bouche de bébé; elle ne s'arrête que quand elle est pleine; elle est aussi perfectionnée qu'une scie sauteuse allemande. C'est ce qu'on dit quand on dit dense, quand on dit maîtrisée, accomplie, milieu de carrière, fin de parcours. Je suis écrivain, je suis une artiste, je suce sérieusement, je ne suis pas comme un de ces petits branleurs à Goncourt, je suce à fond, je me suis arraché les dents une à une pour sucer sans dents et non pour me creuser les joues sur la photo, je suce comme une bête, je suis à la fois clinique et bestiale comme un porno historique, il y a dans ce que je fais quelque chose d'américain mais autrichien, il y a quelque chose de glabre et de sincère, quelque chose de frivole qui tend un scalp, qui s'est découpé la peau du crâne à l'aveugle en ovale cranté et le pose là sans baptême.
Suçant à mort, LMAS objectalise la grande littérature : elle a une bouche de bébé; elle ne s'arrête que quand elle est pleine; elle est aussi perfectionnée qu'une scie sauteuse allemande. C'est ce qu'on dit quand on dit dense, quand on dit maîtrisée, accomplie, milieu de carrière, fin de parcours. Je suis écrivain, je suis une artiste, je suce sérieusement, je ne suis pas comme un de ces petits branleurs à Goncourt, je suce à fond, je me suis arraché les dents une à une pour sucer sans dents et non pour me creuser les joues sur la photo, je suce comme une bête, je suis à la fois clinique et bestiale comme un porno historique, il y a dans ce que je fais quelque chose d'américain mais autrichien, il y a quelque chose de glabre et de sincère, quelque chose de frivole qui tend un scalp, qui s'est découpé la peau du crâne à l'aveugle en ovale cranté et le pose là sans baptême.
3 nov. 2012
Maylis de Kerangal
En 2010, Maylis de Kerangal publie Naissance d'un pont, un singulier roman qui réussit l'exploit de raconter de manière captivante la construction d'un pont suspendu dans l'Ouest américain. Ces mérites seront récompensés du prix Médicis. Qui dit pont, dit fleuve. L'extrait suivant retrace la vie des hommes du passé dans cet environnement aquatique.
... quand les saumons remontent au moment de la ponte, les barques apparaissent , soudain à touche-touche, et ça gueule dans tous les coins, ça hurle et ça rigole, car putain, les poissons giclent de la surface, c'est la pêche miraculeuse, et ce soir, c'est fête, festin, la panse qui éclate, l'oignon grillé et la salicorne bouillie, les patates croquantes, ce soir c'est violons, bal, le vin de la prohibition dégorgé des barriques, le téton au garde-à-vous dans le creux des corsages, les bites à pleines mains, à pleines bouches, et du sexe en veux-tu en voilà, ce soir c'est la bonne grosse pagaille - et l'on note, toujours nombreuses, filant sur les flots comme des flèches, des pirogues indiennes.
... quand les saumons remontent au moment de la ponte, les barques apparaissent , soudain à touche-touche, et ça gueule dans tous les coins, ça hurle et ça rigole, car putain, les poissons giclent de la surface, c'est la pêche miraculeuse, et ce soir, c'est fête, festin, la panse qui éclate, l'oignon grillé et la salicorne bouillie, les patates croquantes, ce soir c'est violons, bal, le vin de la prohibition dégorgé des barriques, le téton au garde-à-vous dans le creux des corsages, les bites à pleines mains, à pleines bouches, et du sexe en veux-tu en voilà, ce soir c'est la bonne grosse pagaille - et l'on note, toujours nombreuses, filant sur les flots comme des flèches, des pirogues indiennes.
14 oct. 2012
Alan Hollinghurst
Alan Hollinghurst publie en 2004 son quatrième roman La ligne de beauté. Le livre connaît un grand succès et remporte le Booker Prize. On y suit sur trois époques la vie de Nick Guest, jeune étudiant homosexuel happé par le monde de la classe dirigeante dans le Londres des années 80. Dans l'extrait suivant, Nick rentre chez lui en compagnie de son amant Wani, fils d'un richissime homme d'affaires libanais, et de Ricky, rencontré dans un club de sport.
Il traversa la pièce et posa les clefs de la voiture sur la petite table, et quand il se retourna, Ricky et Wani se bécotaient, rien pourtant n'avait été dit, il n'y avait eu que des soupirs de consentement, un filet de salive scintilla un instant avant un second baiser d'une tendresse choquante. Nick eut un rire voilé et détourna le regard, en proie à une tristesse qu'il n'avait pas ressentie depuis l'enfance, trop violente et humiliante pour être supportée.
Il prit l'édition reliée cuir des Poèmes et pièces d'Addison et en sortit le gramme de coke qui y était dissimulé - tout ce qui restait du quart d'once de la semaine précédente. Il s'agenouilla devant la table basse et nettoya un petit coin du plateau de verre. Le dernier numéro de Harper's était ouvert à la page du "Journal de Jennifer", et il vit Mr Antoine Ouradi et Miss Martine Ducros au bal de mai donnée par la duchesse de Flintshire. Le reflet pâle et inversé des deux hommes qui s'embrassaient flottait sur la vitre à côté de la photo du couple. Si c'était un des films de Wani - non pas ceux qu'il prétendait produire, mais ceux qu'il aimait voir -, Nick devrait les rejoindre dans quelques instants. Parfois, on y voyait une scène d'un ennui inexplicable dans laquelle un homme s'agenouillait et suçait la queue de deux autres hommes tour à tour, et il essayait même à l'occasion de prendre les deux à la fois dans sa bouche. Nick vit que Wani avait précisément besoin d'en faire autant. Il prépara la poudre et dessina les petites fusées blanches du plaisir puis il regarda Ricky qui tirait sur la boucle de ceinture de son amant.
Il traversa la pièce et posa les clefs de la voiture sur la petite table, et quand il se retourna, Ricky et Wani se bécotaient, rien pourtant n'avait été dit, il n'y avait eu que des soupirs de consentement, un filet de salive scintilla un instant avant un second baiser d'une tendresse choquante. Nick eut un rire voilé et détourna le regard, en proie à une tristesse qu'il n'avait pas ressentie depuis l'enfance, trop violente et humiliante pour être supportée.
Il prit l'édition reliée cuir des Poèmes et pièces d'Addison et en sortit le gramme de coke qui y était dissimulé - tout ce qui restait du quart d'once de la semaine précédente. Il s'agenouilla devant la table basse et nettoya un petit coin du plateau de verre. Le dernier numéro de Harper's était ouvert à la page du "Journal de Jennifer", et il vit Mr Antoine Ouradi et Miss Martine Ducros au bal de mai donnée par la duchesse de Flintshire. Le reflet pâle et inversé des deux hommes qui s'embrassaient flottait sur la vitre à côté de la photo du couple. Si c'était un des films de Wani - non pas ceux qu'il prétendait produire, mais ceux qu'il aimait voir -, Nick devrait les rejoindre dans quelques instants. Parfois, on y voyait une scène d'un ennui inexplicable dans laquelle un homme s'agenouillait et suçait la queue de deux autres hommes tour à tour, et il essayait même à l'occasion de prendre les deux à la fois dans sa bouche. Nick vit que Wani avait précisément besoin d'en faire autant. Il prépara la poudre et dessina les petites fusées blanches du plaisir puis il regarda Ricky qui tirait sur la boucle de ceinture de son amant.
28 sept. 2012
John Burnside
L'écrivain écossais John Burnside publie en 2008 Scintillation. Dans un paysage de friche industrielle imprégnée de poison toxique, l'écrivain développe un récit noir de disparitions d'adolescents au milieu duquel le jeune Léonard se distingue par son appétit de vivre, comme le montre l'extrait ci-dessous.
Elle est jolie, ça c'est sûr.
- Bon, elle dit. Qu'est-ce que ce sera ?
Je ne réponds pas. Peut-être qu'en cet instant précis je suis amoureux. Sentimentalement je veux dire.
- Je te sucerai, si tu veux, elle dit.
Je suis un peu décontenancé par sa remarque, mais je m'efforce de ne pas le laisser voir. Ou pas trop;
- Ah ouais ? je dis, en tâchant d'avoir l'air détaché.
- Exactement, elle dit.
- Quand ça ?
Je sens un grand vide à l'intérieur de moi, comme si quelqu'un venait de me retirer les entrailles.
- Maintenant, elle dit.
- Où ça ?
- On peut aller dehors, elle dit. Derrière la bibliothèque. Elle regarde du côté de John, qui fait mine de ranger des livres dans le rayon Décoration d'intérieur, mais qui en réalité nous observe.
- Là où John va fumer ses joints, elle dit, juste assez fort pour qu'il entende.
Elle est maintenant quasi sûre de me tenir, et elle me tient, mais pas pour la raison qu'elle croit. Elle croit que je ne me suis encore jamais fait sucer, et pourtant si. Une vieille femme m'a arrêté une fois que j'avais pris la West Side Road en direction de la plage. Elle était en voiture et s'est rangée juste à côté de moi pour me demander si je voulais faire un petit tour. Je ne l'avais jamais vue, ni elle ni sa voiture, chose surprenante étant donné qu'on ne croise guère de touristes sur la West Side Road. Je lui ai donc demandé ce qu'elle entendait par là et elle a répondu qu'elle me donnerait un billet de dix si je la laissais me sucer.
Franchement, je ne savais pas trop. Elle était plutôt vieille, et pas belle du tout; d'ailleurs elle avait davantage l'air d'un mec que d'une femme, avec des tonnes de maquillage et du rouge à lèvres foncé. Mais bon, je me suis dit que dix livres c'est dix livres. Alors je suis monté dans la voiture et elle m'a conduit jusqu'à la plage, où j'allais de toute façon. Ça n'a pas duré très longtemps, et elle a eu l'air assez contente. Elle m'a dit que j'étais un gentil garçon et elle m'a donné les dix livres.
Elle est jolie, ça c'est sûr.
- Bon, elle dit. Qu'est-ce que ce sera ?
Je ne réponds pas. Peut-être qu'en cet instant précis je suis amoureux. Sentimentalement je veux dire.
- Je te sucerai, si tu veux, elle dit.
Je suis un peu décontenancé par sa remarque, mais je m'efforce de ne pas le laisser voir. Ou pas trop;
- Ah ouais ? je dis, en tâchant d'avoir l'air détaché.
- Exactement, elle dit.
- Quand ça ?
Je sens un grand vide à l'intérieur de moi, comme si quelqu'un venait de me retirer les entrailles.
- Maintenant, elle dit.
- Où ça ?
- On peut aller dehors, elle dit. Derrière la bibliothèque. Elle regarde du côté de John, qui fait mine de ranger des livres dans le rayon Décoration d'intérieur, mais qui en réalité nous observe.
- Là où John va fumer ses joints, elle dit, juste assez fort pour qu'il entende.
Elle est maintenant quasi sûre de me tenir, et elle me tient, mais pas pour la raison qu'elle croit. Elle croit que je ne me suis encore jamais fait sucer, et pourtant si. Une vieille femme m'a arrêté une fois que j'avais pris la West Side Road en direction de la plage. Elle était en voiture et s'est rangée juste à côté de moi pour me demander si je voulais faire un petit tour. Je ne l'avais jamais vue, ni elle ni sa voiture, chose surprenante étant donné qu'on ne croise guère de touristes sur la West Side Road. Je lui ai donc demandé ce qu'elle entendait par là et elle a répondu qu'elle me donnerait un billet de dix si je la laissais me sucer.
Franchement, je ne savais pas trop. Elle était plutôt vieille, et pas belle du tout; d'ailleurs elle avait davantage l'air d'un mec que d'une femme, avec des tonnes de maquillage et du rouge à lèvres foncé. Mais bon, je me suis dit que dix livres c'est dix livres. Alors je suis monté dans la voiture et elle m'a conduit jusqu'à la plage, où j'allais de toute façon. Ça n'a pas duré très longtemps, et elle a eu l'air assez contente. Elle m'a dit que j'étais un gentil garçon et elle m'a donné les dix livres.
28 juil. 2012
Ernst Jünger
Quelques mois avant de rejoindre la Wehrmacht, Ernst Jünger écrit et publie en 1939, Sur les falaises de marbre, un roman allégorique de dénonciation de la barbarie. On y trouve ce bref passage que je n'ai pu m'empêcher de lire dans l'esprit de ce site.
La nuit monta, baignant la terre d'une lueur verte, comme venue des grottes. Les guirlandes pendantes de chèvrefeuille versaient leur profonde senteur, et les sphinx du soir s'élevèrent tout chatoyant vers les jaunes calices des fleurs. Nous les voyions qui se posaient doucement, frémissants et comme perdus dans un rêve voluptueux, sur la lèvre des calices allongés, puis, par la trompe étroite et légèrement courbe, ils se précipitaient tout vibrants vers les délices profondes.
La nuit monta, baignant la terre d'une lueur verte, comme venue des grottes. Les guirlandes pendantes de chèvrefeuille versaient leur profonde senteur, et les sphinx du soir s'élevèrent tout chatoyant vers les jaunes calices des fleurs. Nous les voyions qui se posaient doucement, frémissants et comme perdus dans un rêve voluptueux, sur la lèvre des calices allongés, puis, par la trompe étroite et légèrement courbe, ils se précipitaient tout vibrants vers les délices profondes.
15 juil. 2012
Elliot Perlman
Elliot Perlman, avocat de Melbourne, est un écrivain peu prolifique. En 2003, il publie Ambiguïtés, un roman magistral dans lequel l'histoire d'un jeune enseignant à la dérive est racontée en sept chapitres, témoignages de sept personnages. Dans l'extrait suivant, Joe, plongé dans un demi-sommeil peu après avoir violemment agressé un paparazzi intrusif, est rejoint au lit par son épouse Anna avec laquelle les relations se sont depuis longtemps refroidies. En réalité, il s'agit de Sophie, la soeur de sa femme.
(Margot Q Knight)
Elle se glisse dans le lit, elle n'a gardé que ses dessous. Elle me chuchote quelque chose. Je n'entends pas vraiment, mais elle n'est pas en colère contre moi. Je le sais, d'après le ton de sa voix. Maintenant, elle atteint des parties de moi que cela lui était égal de ne plus toucher, croyais-je. Sa voix s'est adoucie. Elle parle avec lenteur. A présent, à sa voix, je saisis qu'elle est sous les couvertures. Elle admet que j'ai eu raison de lui réserver ce traitement. Je sais à qui elle pense - je sais à quoi elle pense. Elle s'exprime par vagues et , entre les vagues, elle me prend dans la bouche. Je ne bouge pas. Impossible de me rappeler la dernière fois qu'elle m'a pris dans la bouche, et tout se passe comme si elle comprenait que c'est à cela que je pense, car elle me le chuchote. Entre deux souffles, elle me chuchote qu'elle me fait cela à cause de ce que j'ai infligé à cet homme. Elle me voit différemment, maintenant, elle me revoit comme avant, et je ne bouge pas, de crainte que ça ne change. Elle vient sur moi. Par rapport à ce matin, elle a rajeuni. J'ai toujours les yeux clos et je suis allongé, immobile, j'écoute les bruits qui émanent d'elle. C'est comme la mer. Je prends de profondes et discrètes inspirations. Je ne vais plus tenir très longtemps. Je veux la voir faire. Il faut que je conserve cette image. J'ai envie de regarder mais, si je bouge, elle risque de s'arrêter. Le moindre changement, et tout peut s'arrêter. Je risque de tout gâcher. Mais si je veux la voir, là, au bas de mon torse, j'ai intérêt à agir vite. J'ai envie de frissonner. Je ne saurais me contenter d'imaginer comment elle est, sous le voile que forme sa chevelure. Elle laisse courir sa langue sur les côtés, d'un côté puis de l'autre, le plat de la langue. Il va falloir que je regarde. Bientôt. Tout de suite. Je relève les couvertures, lentement, doucement. Cela ne la dérange pas. Elle n'a peut-être pas remarqué. Encore un peu. Je baisse les yeux vers elle, en bougeant à peine la tête de l'oreiller. J'ai les yeux encore presque clos. En bas, par là, il fait sombre. Je vois ses cheveux. Elle ne s'est pas arrêtée. Combien de temps encore allons-nous capables d'habiter ce moment? Elle lève les yeux une seconde ou deux, et je redoute d'avoir tout gâché. Mais dans l'obscurité, je la vois sourire. Elle sourit, puis se lèche les lèvres. Elle a l'air plus jeune. El la voilà qui redescend. Je me laisse glisser dans le lit, juste un peu. Elle lève les yeux. Elle est plus jeune. Je découvre son visage, et il ressemble tellement au visage d'Anna, mais pas à l'Anna que je connais, pas à celle qui boit son thé. Elle me sourit encore, et ce n'est pas Anna. C'est Sophie. Oh, Seigneur. Oh, la jeune et douce Sophie. Je suis lancé à la vitesse d'une locomotive. Tout échappe à mon contrôle, sauf que, maintenant, c'est douloureux, de ce côté-là aussi. Quand je m'étire, je sens se raviver toutes mes autres douleurs. Elles ont mûri. Quand j'expire, je les sens, mais je ne sens rien d'autre. De l'autre côté du lit, les draps sont froids comme de la pierre. Sous moi, c'est humide. J'ouvre les yeux. Il n'y a personne ici. Pas de Sophie, personne.
(Margot Q Knight)
Elle se glisse dans le lit, elle n'a gardé que ses dessous. Elle me chuchote quelque chose. Je n'entends pas vraiment, mais elle n'est pas en colère contre moi. Je le sais, d'après le ton de sa voix. Maintenant, elle atteint des parties de moi que cela lui était égal de ne plus toucher, croyais-je. Sa voix s'est adoucie. Elle parle avec lenteur. A présent, à sa voix, je saisis qu'elle est sous les couvertures. Elle admet que j'ai eu raison de lui réserver ce traitement. Je sais à qui elle pense - je sais à quoi elle pense. Elle s'exprime par vagues et , entre les vagues, elle me prend dans la bouche. Je ne bouge pas. Impossible de me rappeler la dernière fois qu'elle m'a pris dans la bouche, et tout se passe comme si elle comprenait que c'est à cela que je pense, car elle me le chuchote. Entre deux souffles, elle me chuchote qu'elle me fait cela à cause de ce que j'ai infligé à cet homme. Elle me voit différemment, maintenant, elle me revoit comme avant, et je ne bouge pas, de crainte que ça ne change. Elle vient sur moi. Par rapport à ce matin, elle a rajeuni. J'ai toujours les yeux clos et je suis allongé, immobile, j'écoute les bruits qui émanent d'elle. C'est comme la mer. Je prends de profondes et discrètes inspirations. Je ne vais plus tenir très longtemps. Je veux la voir faire. Il faut que je conserve cette image. J'ai envie de regarder mais, si je bouge, elle risque de s'arrêter. Le moindre changement, et tout peut s'arrêter. Je risque de tout gâcher. Mais si je veux la voir, là, au bas de mon torse, j'ai intérêt à agir vite. J'ai envie de frissonner. Je ne saurais me contenter d'imaginer comment elle est, sous le voile que forme sa chevelure. Elle laisse courir sa langue sur les côtés, d'un côté puis de l'autre, le plat de la langue. Il va falloir que je regarde. Bientôt. Tout de suite. Je relève les couvertures, lentement, doucement. Cela ne la dérange pas. Elle n'a peut-être pas remarqué. Encore un peu. Je baisse les yeux vers elle, en bougeant à peine la tête de l'oreiller. J'ai les yeux encore presque clos. En bas, par là, il fait sombre. Je vois ses cheveux. Elle ne s'est pas arrêtée. Combien de temps encore allons-nous capables d'habiter ce moment? Elle lève les yeux une seconde ou deux, et je redoute d'avoir tout gâché. Mais dans l'obscurité, je la vois sourire. Elle sourit, puis se lèche les lèvres. Elle a l'air plus jeune. El la voilà qui redescend. Je me laisse glisser dans le lit, juste un peu. Elle lève les yeux. Elle est plus jeune. Je découvre son visage, et il ressemble tellement au visage d'Anna, mais pas à l'Anna que je connais, pas à celle qui boit son thé. Elle me sourit encore, et ce n'est pas Anna. C'est Sophie. Oh, Seigneur. Oh, la jeune et douce Sophie. Je suis lancé à la vitesse d'une locomotive. Tout échappe à mon contrôle, sauf que, maintenant, c'est douloureux, de ce côté-là aussi. Quand je m'étire, je sens se raviver toutes mes autres douleurs. Elles ont mûri. Quand j'expire, je les sens, mais je ne sens rien d'autre. De l'autre côté du lit, les draps sont froids comme de la pierre. Sous moi, c'est humide. J'ouvre les yeux. Il n'y a personne ici. Pas de Sophie, personne.
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