15 oct. 2009

Ian McEwan

Sous les draps et autres nouvelles est un recueil de nouvelles écrites par Ian McEwan et éditées à l'origine en Angleterre en deux ouvrages différents en 1975 et 1978. On y trouve Morte jouissance dont est tiré l'extrait ci-dessous, qui raconte la passion amoureuse d'un riche homme d'affaires pour un mannequin en plastique rencontré dans un grand magasin.

Ian Mc Ewan a obtenu de nombreux prix littéraires dont le fameux Booker Prize en 1998 et en France le Fémina étranger en 1993.


Je lui ai livré la teneur de mes pensées, alors que j’étais devant le feu de bois avec mon verre de porto. J’ai évoqué l’avenir, notre avenir commun. Je lui ai dit que je l’aimais, oui, je crois le lui avoir répété de nombreuses fois. Elle écoutait avec l’attention silencieuse que je devais apprendre à respecter en elle. Elle m’a caressé la main, elle a posé sur moi un regard émerveillé. Je l’ai déshabillée. La pauvre petite. Elle n’avait aucun vêtement sous son manteau, elle n’avait rien au monde que moi. J’ai vu la frayeur écarquiller ses yeux… elle était vierge. J’ai chuchoté à son oreille. Pour l’assurer de ma douceur, de mon savoir-faire, de mon contrôle. Entre ses cuisses, j’ai caressé avec ma langue la chaleur fétide de son désir vierge. Je lui ai pris la main, j’ai disposé ses doigts dociles autour de ma virilité palpitante (oh la fraîcheur de ses mains). « N’aie pas peur, murmurais-je, n’aie pas peur. » Silencieusement, facilement, je me suis introduit en elle, comme un vaisseau géant entre dans son port nocturne. L’éclair de souffrance que j’ai vu brûler dans ses yeux, les longs doigts agiles du plaisir l’ont vite éteint. Je n’ai jamais connu pareille jouissance, pareille entente parfaite…presque parfaite, car je dois l’avouer l’existence d’une ombre impossible à dissiper. De vierge qu’elle avait été, elle est devenue une partenaire exigeante. Elle réclamait un orgasme que j’étais incapable de lui donner, elle ne me lâchait plus, elle refusait de m’accorder le repos. Toute la nuit inlassablement, elle se tenait au bord du gouffre, du plongeon dans la plus douce des morts…mais rien de ce que je faisais, et j’ai tout fait, je lui ai tout donné, n’a pu la faire basculer.

12 oct. 2009

Gabriel Garcia Marquez

Après l'explicite transgression queer du message précédent, voici celle exprimée de manière plus pudique par Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littérature en 1982. Dans Mémoire de mes putains tristes, publié en 2004 et probablement le dernier roman de l'écrivain, le narrateur est un vieil homme de 90 ans qui sentant la mort s'approcher, se paie un dernier amour en la personne d'une jeune vierge de 14 ans. Un projet mexicain d'adapter ce roman au cinéma a récemment soulevé une furieuse tempête de protestations.

Le soir de son anniversaire, j’ai chanté à Delgadina la chanson tout entière et j’ai couvert son corps de baisers jusqu’à ne plus avoir de souffle : chaque vertèbre, une à une, jusqu’aux fesses langoureuses, la hanche avec le grain de beauté, le côté de son cœur inépuisable. Plus je l’embrassais plus son corps devenait chaud et exhalait une fragrance sauvage. Chaque millimètre de sa peau me répondait par de nouvelles vibrations et m’offrait une chaleur singulière, une saveur distincte, un soupir inconnu, tandis que de tout son être montait un arpège et que ses tétons s’ouvraient comme des fleurs sans même que je les touche. Au petit matin, alors que je glissais dans le sommeil, j’ai entendu comme une rumeur de foule venant de la mer et un affolement dans les arbres qui m’ont transpercé le cœur : Delgadina ma bien-aimée, les brises de Noël sont arrivées.

11 oct. 2009

Dennis Cooper

Erotisme homosexuel et violence sont les deux ingrédients les plus visibles de l’œuvre transgressive et obsessionnelle de Dennis Cooper. Voici un extrait de la nouvelle Dîner, publiée dans le recueil Wrong en 1992.



Quelques danses plus tard, Tom suivait son partenaire au parking vers une Cadillac blanche garée à l’écart, derrière la bâtiment, près des poubelles. Dans le noir, il n’en était pas sûr, mais il lui sembla que les vitres étaient fumées.
L’homme déverrouilla les portières, ouvrit et lui fit signe de monter. Passant devant son compagnon poli, au bras tendu comme un chauffeur, Tom se glissa sur la banquette arrière en velours, jusqu’au fond. Son pied heurta une bouteille posée par terre. L’homme grimpa à ses côtés, et s’assura que les portières étaient bien fermées de chaque côté. Puis il farfouilla aux pieds du jeune garçon et attrapa la bouteille.
« Un peu de vodka ? » Il l’inclina en direction de Tom.
Ils se la partagèrent tandis que l’homme observait Tom, et que ce dernier essayait d’avoir l’air naturel. Une fois la bouteille vide, il n’y eut plus rien entre eux.
L’homme lécha l’oreille de Tom. « Si on enlevait ton pantalon ? » murmura-t-il.
Tom souleva ses hanches. L’homme fit glisser son jean. Il lui arracha ses baskets, puis Tom se pencha et enleva lui-même ses chaussettes.
Il sentit la bouche de l’homme sur sa bite encore un peu molle. «Ça devrait l’aider à durcir », pensa-t-il. Mais l’homme eut beau tout faire, si ce n’est la lui arracher à coups de dents, elle ne se raidit pas.
L’homme se reposa quelques secondes en embrassant cette queue de plus en plus ramollie, caressant machinalement les jambes de Tom. Il hésitait à faire jouir le garçon d’une autre manière, ou à se contenter de simplement suivre son plan. Ce gosse était un ange. Il avait de longues jambes hirsutes, mais partout ailleurs, c’était de la porcelaine. Son corps était svelte, et en plongeant dans ses yeux, tournés ailleurs, pleins de pensées impénétrables, il eut la confirmation de la beauté de son visage.
« Très bien. Pourquoi ne te mettrais-tu pas quatre pattes, face à la vitre ? Je veux dire, tu connais la position ? »

8 oct. 2009

Mehdi Belhaj Kacem

Mehdi Belhaj Kacem a écrit trois romans qui ne laissent pas indifférents. Certains crient au génie, d'autres à l'imposture. Le premier opus fut Cancer , écrit à moins de 20 ans et publié en 1994. Accrochez-vous!

elle halète lascive bave sa langue ne touche plus les lèvres mais salive l’air en fendillant tandis qu’elle se tortille
- Ouih !
il
arrache les délicats vêtements passe aux chaussures de même les siens elle aime enfin à fond il exhibe son bas-ventre ithyphallique sous le nez partenaire l’indéchiffrable peur revient à la charge lui ébloui de glace hérissée dans des sons d’acides ressacs battant l’esprit saturant ses tympans du dedans il s’agenouille face à la toison sacrée du publis Sublime Hosanna fusent de tous cotés l’horreur hurlant engueulant ses tympans il lèche en inconscience et inanition tout démoli de raids sonores et lames lumineuses rouges comme sa rate portée à ébullition mangée par la plante des pieds à repasser vif la vulve humide pantèle de délice
- Ouih ! Ouih !
décidant de ne pas insinuer sa langue de go il se contente des rebords du mythique petit organe érectile
infecte d’insipidité et ma langue circule luné lui fait court-circuiter le fluide nerval tête se dévissera bien de jouissance à genèse linguale secousse 9 échelle Richter ramassis de charcuterie blancheur ferme je cherche et trouve miser sur lui elle en trop qu’elle n’en puisse plus de volupté meurs où est-il enfin le voici t’es fait attendre vieux en personne le clitoris surgit irrigué de sang frétillant accompagné de feulements rauques
lape
lape Tout moi au milieu régal que ceci
il flatte de sa langue le petit bouchon rouge sirop luxurieux vraie sanie empoisonnée touche signal d’alarme générale enfoncer en cas d’incendie l’eau extinctrice vous soit lâchée en pleine gueule ardente constatez que le dispositif de sécurité ô combien au point nul danger sérieux sitôt l’incendie se déclare aussitôt éteint de suc submersion buccale comme immersion des vues par lumière brune tannée rongement son et lumière tout à nu
et je remercie le Tout
de ce suc eucharistique inodore et si nauséeux pourtant submerge ma gorge en lutte à la bile montante
tout aussi intense que le doute au réveil
mal aux veines
elle écarte complètement jambes frappées d’éclampsie préorgasmique sous l’afflux incessant d’urée de plaisir huitième ciel un peu plus enfoncé dans le vestibule
je l’aime d’Amour de tout mon être délicieuse pisseuse de jus U.H.T. lèche et pourlèche jusqu’au tréfonds
- Ouih ! Ouih ! Ouih !
le salut par l’Amour oh dieu dieu l’aime pouff permanente au harem de l’inexisté Tout Amour partout et en ombre en chair se contorsionnant secousses dictées par l’habileté de ma langue mais à la lécher si sérieux et appliqué j’en omets ma bitoune elle aussi a ses besoins en priorité
il se relève elle se pâme face
à la vision de sa pine paraissant plus vultueuse encore que tout à l’heure ravissement médusé impatience inflammables fumets émis en guise d’invitations en plus des susurrations
- Vienh !

6 oct. 2009

William Gass

L’écrivain américain William H. Gass a essayé de casser la narration traditionnelle et de développer une littérature anti-réaliste . Le Tunnel est un livre culte aux Etats-Unis, particulièrement ardu, publié en 1995 après 26 ans de travail. L’écrivain Claro a mis 6 ans pour le traduire en français. La version française est un pavé de 720 pages et un cauchemar typographique.



Un très modeste extrait :

Salut, monsieur mon mari,
Crois bien que je déplore les désagréments et le désarroi qu’a pu te causer ma répugnance buccale, mais j’ai été empoisonné un jour par une gerbe de sperme venue d’une imagination malade et j’ai dû utiliser pendant quinze jours un dentifrice spécial. Ça m’étrangle rien que d’y penser, même si ça remonte à plusieurs hivers, quand j’étais encore toute jeune et printanière.
Je suis sûre qu’un petit fumier comme toi comprendra.

4 oct. 2009

François Weyergans

En 2005, huit ans après son précédent roman, François Weyergans publie Trois jours chez ma mère, récit d'un écrivain qui n'arrive pas à écrire son roman, récit miroir aux multiples reflets. Ce livre a obtenu le Prix Goncourt.

Au Lido , ils avaient chacun une chambre mais dans l’une de ces chambres dormait une amie de Liisa et dans l’autre s’inquiétait ou s’affolait Isabella, la jeune épouse de François Graffenberg qu’on aurait étonnée en lui disant qu’il essaierait trente ans plus tard de décrire cette nuit d’amour dans un roman.
François avait esquissé une page de notes sur cette nuit-là : « Liisa en robe longue, velours et mousseline de soie. François Weyerstein en smoking. Errance toute la nuit dans Venise. Rues désertes. Ils s’arrêtent tous les dix mètres pour s’embrasser. C’est la cinquième fois qu’il vient à Venise, une ville que Liisa, arrivée l’avant-veille, découvre avec lui. Les hôtels qu’il connaît, le Bonvecchiati, le San Fantin, l’Ala, ceux de la Riva degli Schiavoni, même le Danieli trop cher pour eux, portes fermées. Ils sonnent, on leur dit que c’est complet. Ils marchent beaucoup. Liisa finit par enlever ses escarpins à talon aiguille. Sur la Piazzetta, les chaises des cafés n’ont pas été rentrées. Liisa s’assied sur les genoux de Weyerstein qu’elle embrasse dans la bouche. Ils se remettent à marcher. Un campiello, un autre baiser, un sottoportico, encore un baiser, les canaux, les ponts. Ils traversent dix fois le même campo. Liisa a les épaules nues, des épaules arrondies, un peu grasses, moelleuses, on dirait des confiseries orientales dans une ville qui l’est aussi, des épaules qui brillent et que le narrateur dévore, caresse, embrasse comme s’il avait quinze ans – il en a vingt-trois. Elle le masturbe. Elle a du sperme sur la main. Elle rit en se léchant la main. A genoux devant elle, il soulève la robe, descend la culotte, elle dit : « Non, pas ici ! » Il a la moitié du corps sous la robe longue de Liisa. Il aime l’odeur et le goût de son sexe. Elle jouit en tremblant. Elle tombe sur lui. Ils tombent tous les deux. Leurs vêtements sont froissés. Le jour se lève. Ils découvrent le marché en bas du pont du Rialto. Contraste entre les marchands, les premiers acheteurs matinaux, les poissons et ce jeune couple en tenue de soirée. Place Saint-Marc, la basilique vient d’ouvrir ses portes. Nouveau contraste entre les fidèles venus assister à la première messe et ces jeunes gens dont il n’est pas difficile de deviner qu’ils ont joui plusieurs fois dans la nuit. Liisa a remis ses escarpins et marche sur le merveilleux dallage de la basilique. Les yeux verts de Liisa éclairés par les cierges dont elle s’approche. Elle est actrice de cinéma, elle a le sens de la lumière. A l’hôtel, Weyerstein retrouve sa femme en pleurs, folle de rage et d’inquiétude. Elle l’a cherché toute la nuit, elle est allée à l’hôpital du Lido. Il répond qu’il était à Venise avec un producteur et qu’il a dû attendre le premier bateau. « Les premiers bateaux n’arrivent pas au Lido à midi. Salaud, tu es un salaud ! Et c’est quoi ce parfum ? Tu pues ! Salaud ! Salaud ! »

1 oct. 2009

Julio Cortazar

Roman labyrinthe publié en 1963, Marelle peut se lire dans l'ordre des chapitres ou dans un ordre différent proposé par l'auteur. C'est entre autres une histoire d'amour entre Horacio Oliveira et la Sybille.

Oliveira aimait faire l’amour avec la Sybille car il n’y avait rien de plus important pour elle, même si, d’une manière incompréhensible, elle restait comme en deçà de son plaisir, le rejoignant parfois, s’y accrochant, le prolongeant désespérément, c’était alors comme un éveil, comme apprendre son véritable nom, puis elle retombait dans une zone un peu crépusculaire qui enchantait Oliveira car il se méfiait des perfections, mais elle, elle souffrait véritablement quand elle revenait à ses souvenirs, tout ce à quoi, obscurément, elle aurait dû penser et ne pouvait penser, il fallait à ce moment-là, l’embrasser profond, l’appeler à de nouveaux jeux, alors l’autre, réconciliée, grandissait à nouveau sous lui et l’emportait, elle se donnait avec une frénésie de bête, les yeux perdus, les doigts crispés, mythique et atroce comme une statue roulant la pente d’une montagne, déchirant le temps de ses ongles, de ses sursauts et d’une plainte rauque qui n’en finissait pas. Une nuit, elle lui planta ses dents dans l’épaule et le mordit au sang parce qu’il se laissait aller de coté, un peu perdu déjà, il y eut alors entre eux un pacte silencieux et confus, Oliveira sentit que la Sybille attendait de lui la mort, un être obscur en elle réclamait l’anéantissement, la lente estocade sur le dos qui fait éclater les étoiles et rend l’espace aux interrogations et aux terreurs. Ce fut l’unique fois où, excentré de lui-même comme le matador pour qui tuer est rendre le taureau à la mer et la mer au soleil, il maltraita la Sybille, il la fit Pasiphaé, il la retourna et la prit comme un adolescent, il l’explora et exigea les servitudes de la plus triste putain, il l’éleva au rang de constellation, il la tint dans ses bras fleurant le sang, il lui fit boire la semence qui glisse dans la bouche comme un défi au Logos, il suça l’ombre de son ventre et de sa croupe et la remonta à son visage pour l’oindre d’elle-même en un acte ultime de connaissance que seul l’homme peut donner à la femme, il l’exaspéra à force de peau, de poils, de baves et de plaintes, il la vida jusqu’à la dernière goutte de sa force et la rejeta enfin sur l’oreiller, pleurant de bonheur contre son visage qu’une nouvelle cigarette rendait à la nuit de la chambre et de l’hôtel.