5 févr. 2010

Alberto Moravia

Roman d'Alberto Moravia publié en 1978, Desideria , prend la forme d'une interview d'une adolescente romaine par l'auteur désigné par le pronom 'Moi'. La jeune fille d'origine bourgeoise se révolte contre son milieu en transgressant toutes les valeurs établies.



Désidéria: Il est d’abord resté longtemps en contemplation, puis, comme pris de vertige, le voilà qui, doucement, incline son buste, penche sa tête lentement et tombe sur moi. La lenteur de la chute me trompe sur la nature du vertige qui la provoque. Je m’attends à un contact doux et progressif: soudainement la douceur du début se transforme en fureur; son front heurte brutalement l’os du pubis avec la rage, la violence de quelqu’un qui sait d’avance que son désir ne pourra être exaucé.
Moi: Et ensuite?
Désidéria: Pratiquement, généralement l’amour buccal ne donne de plaisir physique directement, corporellement qu’à un seul des amants; l’autre ne jouit que du plaisir qu’il donne à son partenaire. Mais dans notre cas, celui d’Érostrato et de moi, il n’en était pas ainsi et je m’en suis aperçue presque tout de suite. J’ai compris qu’Érostrato ne cherchait pas son propre plaisir, même pas à travers et grâce au mien, mais autre chose que je n’arrivais pas à définir.
Moi: Essaye pourtant de le définir.
Désidéria: Je crois que c’était quelque chose de mystérieux et de douloureux, de désespéré et d’impossible. Érostrato, sans éloigner sa bouche de mon sexe, a commencé à gémir en émettant une sorte d’étrange lamento, comme de désir normal et profondément ressenti mais irréalisable. Alors finalement, j’ai compris.
Moi: Tu as compris quoi?
Désidéria: J’ai compris qu’il gémissait comme un pauvre type exposé au froid, à la peur, au découragement, à la solitude. Comme un malheureux qui frappe à une porte que personne ne vient ouvrir. Érostrato, lui, voulait pénétrer en moi – pas comme l’aurait fait un amant – mais comme y pénétrerait, ou plutôt non, comme y reviendrait un enfant refusant, à peine né, de vivre. Un enfant qui voudrait réintégrer le ventre maternel en sens inverse, en passant par toute la série de transformations par lesquelles il est passé avant de naître, jusqu’à redevenir embryon, germe, néant. Je te l’ai déjà dit, cette explication du comportement d’Érostrato m’a traversé l’esprit au moment où après avoir heurté mon pubis avec son front comme quelqu’un qui frappe frénétiquement contre une porte, il s’est mis à gémir. Ce n’était pas un gémissement de plaisir, non, c’était une lamentation funèbre et nostalgique, une aspiration désespérée.
Moi: Nostalgique? Aspiration? Mais de quoi, à quoi?
Désidéria: Il avait la nostalgie du temps où il vivait dans le ventre de sa mère et il aspirait à y retourner.
Moi: Tu as pensé à toutes ces choses au moment même, ou les as-tu imaginées plus tard?
Désidéria: Je les ai senties tout de suite, je me les suis expliquées plus tard.
Moi: N’éprouvais-tu pas, à ce moment-là, un plaisir trop intense pour analyser si précisément tes sentiments?
Désidéria: Mais je n’éprouvais aucun plaisir, ni intense ni autre, parce que j’étais décidée à ne pas l’accepter. Tandis que le plaisir de comprendre Érostrato, ah, oui, ce plaisir-là je l’éprouvais vraiment.
Moi: Mais quel genre de plaisir était-ce exactement?
Désidéria: Pour une fois, tâche toi aussi de comprendre. Érostrato voulait – mais de toutes ses forces il le voulait – entrer en moi par la très étroite fente de mon vagin, entrer tout dans mon ventre, s’enrouler sur lui-même dans la position du fœtus pour y rester éternellement. En d’autres termes, il voulait fuir le monde dans lequel il avait été projeté puis abandonné par la personne qui aurait dû le protéger et le conserver dans la douceur de son sein. Cette volonté de régression était, en fait, contradictoire, à la fois désespérée et pleine d’espoir. Lui, il savait fort bien qu’il est impossible de régresser jusqu’au néant prénatal; pourtant, j’ai senti nettement que, tout en étant conscient de cette impossibilité, il gardait le fol espoir qu’un miracle pouvait arriver à l’improviste; et qu’à l’improviste mon sexe s’ouvrirait suffisamment pour le laisser s’introduire tout entier dans mon ventre pour lui permettre de faire, à l’inverse, par transformation successives et vers la totale obscurité et le néant, le chemin qu’il avait suivi pour naître au jour.
Moi: Une interprétation insolite de la fellation.
Désidéria: Peut-être, mais qui sera confirmée par ce qui va se passer. Juste au moment où je suis sur le point d’avoir l’orgasme, Érostrato glisse dans ma main le billet plié en quatre de cinquante mille lires que je lui avais donné pour qu’il fasse semblant de me payer. Alors, brusquement, je comprends que ce billet, à cause de la tragique volonté de mon amant, s’est transformé instantanément: il ne représente plus le salaire dû à la prostituée pour ses bons offices; il devient le péage donnant droit au franchissement du seuil du vaste monde ténébreux et protégé dont sa mère l’avait expulsé en le mettant au monde.
Moi: Qu’est-ce que cela voulait dire? A ton avis, s’agissait-il d’un refus de vivre?
Désidéria: Peut-être, mais je dirais plutôt refus d’exister; en ce moment il s’adressait à moi pour que je le fasse sortir de l’existence, immédiatement et définitivement. Et lui, peut-être dans l’espoir de se voir exaucer, dans son désir que je l’entende, il s’était mis à redoubler d’efforts: l’orgasme est venu et j’ai hurlé comme une femme qui accouche dans les douleurs. Avec la différence que les femmes donnent, comme on dit, le jour à leur bébé tandis que moi j’avais l’impression de restituer mon fils aux ténèbres; mes hurlements étaient ceux d’une mère dont l’enfant n’a pas demandé de naître mais de mourir.
Moi: Une sensation lugubre?
Désidéria: Non , la sensation de quelqu’un auquel on adresse une prière et qui ne demande qu’à l’exaucer.
Moi: Et ensuite?
Désidéria: Ensuite nous sommes restés un moment sans bouger: moi, étendue sur le dos, les jambes écartées, lui, agenouillé, le visage enfoui dans mon sexe.

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