6 avr. 2017

Donald Ray Pollock

Après plus de trente ans de travail comme ouvrier et chauffeur de poids-lourd, Donald Ray Pollock entre en littérature. En 2008, il publie son premier livre, un recueil de nouvelles : Knockemstiff. C'est le nom du trou paumé de l'Ohio, où Pollock a passé son enfance. Ce livre est la version littéraire d'Affreux, Sales et Méchants.


Quand Leo en a eu terminé avec Randy, il a fait signe à Del de l'aider à se relever. Le vieux haletait. Del a entendu ses genoux craquer quand il s'est relevé. On aurait dit un éboulement de terrain dans un vieux western. Une goutte blanche du foutre de Randy reposait sur sa lèvre inférieure comme une limace saupoudrée de sel. Le peignoir de Leo s'est défait, révélant des marques violettes distendues qui lui barraient le ventre. Ensuite il a pété et est allé chercher en claudiquant sa bouteille de Listerine. Il a levé le coude comme un poivrot ferait avec une bonbonne. Randy regardait tout ça comme un glandeur dans une station-service, qui attendrait, silencieux et pétrifié, qu'une autre voiture s'amène.
Leo a secoué quelques pièces d'un pot à conserves et en a parsemé la paume de Randy comme s'il était en train de verser de la poudre d'or dans un petit sac. "C'est tout ? a finalement fait Randy, les yeux fixés sur les pièces de cinq, dix et vingt-cinq.
- Ça fait pas mal d'argent, a dit Leo.
- Je t'ai laissé sucer la bite ! a hurlé Randy
- Mettez la en veilleuse, vous deux, a ordonné Leo. C'est tout ce que je paierai pour quelque chose comme ça. Vous avez encore beaucoup à apprendre, vous. J'aurais mieux pris mon pied dans un paquet de bacon." Il a sorti un pain à la cannelle de sa poche de peignoir et s'est mis à le grignoter. "Maintenant, emmène ta mocheté de copain et fichez-moi le camp. Les gars comme vous c'est rien que des ennuis."
Randy a regardé Del et lui a fait signe. " Je veux plus que ça, il a fait, et là Del a balancé la lampe sur le crâne du gros type.

17 janv. 2017

Jonathan Dee

L'écrivain new-yorkais Jonathan Dee a rencontré un certain succès en France lors de la publication en 2011 de son premier roman traduit en français Les privilèges. Le livre brosse le tableau d'une famille d'ultra-riches, dont la vie est quelque peu déconnectée de celle de la plupart de leurs contemporains. April, la fille de la famille, participe à une soirée décadente dans l'Upper East Side. Et voilà comment cela se termine :


En bas, ils trouvèrent les toilettes; ils entrèrent et fermèrent la porte et s'embrassèrent encore un moment, après quoi April le suça. C'était la façon la plus rapide d'en finir - ridiculement rapide, en fait - et c'était aussi le meilleur moyen d'empêcher les mains et la bouche du garçon d'aller là où elle n'avait pas envie qu'elles aillent. Ahurissant ce que les mecs devenaient passifs, et si vite, dès qu'on prenait ainsi l'initiative. Tout était tellement prévisible. Elle continua même alors qu'elle entendait encore son mobile vibrer dans sa poche.

21 nov. 2016

Claude Louis-Combet

Ecrivain du fantasme, le précieux Claude Louis-Combet a souvent revisité les mythes classiques. Dans Gorgô, publié en 2011, il réinterprète celui des Gorgones et de la Méduse. Gorgô la Méduse met à mort le mâle imprudent, par elle fasciné.


L'homme est à genoux, il a le phalle tendu comme un épieu et il ne sait à quelle issue il le voue. Il se passe des choses indescriptibles : une main qui l'empoigne, une mâchoire qui le blesse, une vulve qui le brûle, une puissance d'appétit qui n'est pas le sien, qui le malaxe et le dévore, une volée de tentacules qui lui fouette le sang, une ruée de serpents, des morsures violentes, des têtes vipérines qui dardent et qui ardent, et le venin qui embrase les chairs, et le désir qui ne succombe pas, et la folie du rut qui occupe le temps sans relâche, et Gorgô qui halète, et Gorgô qui fouette, et la femme de désir qui l'emporte sur tous les désirs, qui les contient tous et les épuise tous. A la fin, l'homme n'est qu'un chiffon qu'elle jettera bientôt, mais comme son sexe est aussi raide qu'au premier matin et que rien de sa semence n'a jailli, la femme l'arrache de son ventre, elle le secoue à mort, elle tire la peau qui se déchire, elle boit le sang qui coule, elle broie la tige avec ses dents, les serpents s'y mettent, à leur tour, et sucent, ils entrent dans le dedans, ils forent la chair jusqu'à la source, ils crèvent les testicules, la laitance se répand, la liesse est à son comble, sous un ciel sans pitié dont l'ardeur ne se détend pas. Gorgô a rugi. Et tout s'est apaisé.

27 oct. 2016

Eric Reinhardt

Eric Reinhardt publie en 2014 son sixième roman L'amour et les forêts. Ce livre rencontre un grand succès éditorial. Il raconte l'histoire de Bénédicte Ombredanne, professeur de français harcelée par son mari. Le long passage suivant est tirée du chapitre où Bénédicte décide de réaliser un saut quantique et d'exercer sa liberté en délaissant mari et enfants pour partir à la rencontre de Christian, un homme trouvé sur internet.


Il la fit jouir avec sa langue, en lui laissant du temps et de l'espace, afin qu'elle puisse reprendre confiance en elle, lentement, en toute quiétude, sans astreinte d'aucune sorte.
Un grand portrait d'ecclésiastique, à l'huile, dense et sombre, datant du XVIIème siècle, surplombait, disposés sur une commode, un nu en bronze, des flacons de parfum, une pendule dont les aiguilles lui rappelaient les flèches qu'elle avait tirées, conclues chacune par un accent circonflexe acéré.
Elle passa sa langue sur les dents blanches de Christian, une à une, en le regardant dans les yeux avec de vives lueurs de joie, ce qui le fit sourire.
Il est déjà si tard ?
Pas encore, ne t'inquiète pas, elle ne marche plus, lui répondit Christian en la renversant de nouveau sur les draps.
L'ecclésiastique était ridé, sa peau était cireuse, l'œil minuscule qu'il opposait au monde était intimidant, c'était du haut d'un piédestal de désapprobation qu'il envisageait les humains qui croisaient son regard rectiligne, immensément pensif et réticent, sans indulgence.
Christian fut désolé d'avoir joui sur son ventre, abondamment, quatre ou cinq salves venues frapper sa peau marbrée, au terme de leur premier coït. Il s'excusa platement, il n'avait pas osé venir en elle, ne sachant pas si elle avait un moyen de contraception. Tu aurais pu, Christian, lui dit-elle. La prochaine fois, je voudrais que tu jouisses en moi.
Dans l'axe du lit, un miroir incliné, retenu au mur par une antique cordelette, permettait à Bénédicte Ombredanne de voir leur corps d'un peu loin, en plan large. La cordelette lui plaisait, elle donnait du recul aux visions que la glace saisissait, le recul du passé.
Elle osa, au démarrage de leur second rapport, prendre le sexe de Christian dans sa bouche, ce qu'elle n'avait jamais pratiqué avec son mari, celui-ci lui ayant dit, peu après leur rencontre qu'il n'aimait pas spécialement ça, qu'il préférait avec la main, de loin.
Il arrivait à Bénédicte Ombredanne de croiser le regard du prélat, ce qui avait pour effet de lui faire sentir à quel point elle était heureuse. La grande beauté de ce moment d'intimité, moment délictueux, méritait bien l'intervention d'un cardinal.
Le sexe de son mari, pointu, avait l'allure d'un animal sournois qui se faufile partout, fouine ou souris, rat, renard. A l'opposé, circoncis et gland massif, le sexe de son amant était franc, attendrissant et sympathique : il lui fit penser à un moine dans une chasuble informe, doté d'une tête énorme, portant la tonsure.
Elle entendait, provenant des arbres qui entouraient la maison, des oiseaux qui chantaient, c'était un poudroiement sonore continuel autour du lit et de leurs corps enchevêtrés.
Une odeur de bon petit plat montait jusqu'à la chambre, discrète, irréfutable, dont Bénédicte ne pouvait s'expliquer la provenance, n'ayant pas vu son amant aux fourneaux.
Après s'être excusé d'avoir souillé son ventre, Christian alla chercher dans la salle de bains attenante à la chambre un gant de toilette mouillé d'eau tiède et une serviette-éponge de couleur parme, parfumée, qu'il passa sur sa peau avec douceur la nettoyant délicatement.
Au contact de sa langue, surprise, le gland charnu se révéla divinement excitant, elle le sentait qui emplissait sa bouche comme un morceau de nourriture un peu trop gros. Christian poussait des soufflements spectaculaires, rauques, dont il semblait ne pas pouvoir maîtriser l'amplification à mesure que croissait son plaisir.

20 oct. 2016

Jean Echenoz

Le roman de Jean Echenoz Je m'en vais est récompensé du Prix Goncourt en 1999. Faux polar drôlatique, ce livre raconte l'histoire du quinquagénaire Ferrer, galeriste de son état, très attiré par les femmes. Dans la scène suivante, il retrouve Sonia, une ancienne conquête.


Cela fait, l'après-midi, comme il retournait chez Jean-Philippe Raymond pour y récupérer le rapport d'expertise définitif, à peine parvenu au secrétariat Ferrer se retrouva devant Sonia. Toujours la même avec ses Benson et son Ericsson, que Ferrer ne pouvait plus s'empêcher d'associer automatiquement au Babyphone. Elle parut le toiser avec indifférence mais, comme il la suivait dans le couloir menant au cabinet de Raymond, se retournant brusquement elle commença de lui lui reprocher avec hargne de ne jamais l'avoir appelée. Ferrer ne relevant pas cette remarque, elle entreprit ensuite de l'insulter sourdement puis, Ferrer tentant de faire diversion en s'échappant vers les toilettes, elle l'y rejoignit et se rua dans ses bras et ah, dit-elle, prends-moi. Comme il résistait en s'efforçant de lui représenter que ce n'était ni le lieu ni le moment, elle réagit avec violence et se mit à vouloir le griffer et le mordre puis, abandonnant toute retenue, le dégrafer tout en s'agenouillant en vue de va savoir quoi, ne fais pas l'innocent, tu sais parfaitement quoi. Mais, va savoir pourquoi, Ferrer se débattit. Parvenu à rétablir un peu de calme, il put se soustraire à ces divers traitements non sans éprouver des sentiments mélangés.

5 oct. 2016

Virginie Despentes


Vénérable membre de l'académie Goncourt et du jury du prix Femina, l'ancienne punk et pute Virginie Despentes publie la trilogie Vernon Subutex en 2015 et 2016. Dans le premier tome de la série, peinture d'une société malade, on assiste à la descente aux enfers du personnage principal, parti d'un magasin de disques pour terminer SDF sur le trottoir parisien. La scène suivante se déroule dans un somptueux appartement des beaux quartiers parisiens dans lequel un trader cocaïné a organisé une fête décadente.


La fête monte encore d'un cran, on le sent, ça prend, ça prend, ça prend. Janet Jackson, All Nite. Ça commence à fuck fucker, dans les coins, c'est cosmique et c'est crade, tout ce qu'il aime. Les filles sont sèches quand elles sont trop chargées, ça leur fait mal quand on les baise, les gars faites gaffe à vos prépuces. Ça, il le publie sur Twitter. Tant pis pour les déprépucés, avec leur bites qui ne sentent plus rien. Il peut mettre la sienne entre les cuisses de n'importe quelle fille, ce soir. Elles sont venues pour ça, elles voient la taille de l'appartement, ça les chauffe, elles veulent sucer la queue du mec capable de se payer ça. Il voit tout. Il est une surface sensible et alerte. C'est la drogue mais pas seulement - son cerveau est un échangeur géant. Comme au centre-ville de Tokyo.

5 sept. 2016

Stéphane Mallarmé

Le poème de Mallarmé L'image grotesque (Les lèvres roses) fut publié une première fois en 1866 dans le recueil Le nouveau Parnasse satyrique. Il fut publié une seconde fois en 1887, cette fois sous le titre La négresse.


Une négresse par le démon secouée
Veut goûter une enfant triste de fruits nouveaux
Et criminels aussi sous leur robe trouée
Cette goinfre s'apprête à de rusés travaux:

A son ventre compare heureuse deux tétines
Et, si haut que la main ne le saura saisir,
Elle darde le choc obscur de ses bottines
Ainsi que quelque langue inhabile au plaisir

Contre la nudité peureuse de gazelle
Qui tremble, sur le dos tel un fol éléphant
Renversée elle attend et s'admire avec zèle
En riant de ses dents naïves à l'enfant;

Et dans ses jambes où la victime se couche,
Levant une peau noire ouverte sous le crin
Avance le palais de cet étrange bouche
Pâle et rose comme un coquillage marin.